* Désolée, je suis attendue * Agnès MARTIN-LUGAND

* Désolée, je suis attendue * Agnès MARTIN-LUGAND

Quand le travail prend toute la place qu’on lui donne. Un roman qui suscite la réflexion.

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 Le constat de l’addiction au travail d’une personne est comme la part émergée de l’iceberg que l’on se contente d’admirer du pont du bateau qui la regarde : plonger à la source pourrait parfois briser la glace et la délivrer. Tel paraît être en tout cas le point de vue bien amené de l’auteure et des personnages qui se partagent cette histoire.

En effet, rien ne prédestinait Yaël à une telle implication professionnelle si l’on en croit le récit de sa période estudiantine au contact de son groupe de potes de toujours, et sa sœur jamais bien loin. Mais les temps ont changé, elle ne se laisse aucun temps de respiration pour autre chose que sa mission puis sa carrière d’interprète au service d’une agence de renom, gérée par un patron on ne peut plus exigeant et à la fois compréhensif, cyclothymique mais finalement clairvoyant. Cette volonté de lui prouver à lui, à elle, qu’elle est à la hauteur, piétine tout effort à destination de sa famille qui la réclame pourtant sans relâche, de sa sœur devenue maman à ses parents. Au détriment également de son groupe d’amis d’enfance qui a connu lui aussi quelques rebonds dans l’existence. Le corps a ses limites, le passé aussi. Yaël devra donc y faire face comme elle le peut et pourquoi pas se laisser rattraper, faire une pause, se remettre en question, ne plus se dissimuler pour chaque demande de rendez-vous personnel derrière la fameuse excuse du « désolée, je suis attendue », mais jusqu’à quel point…

La question de l’addiction au travail et des motifs qui en seraient la cause partent du postulat que cette attitude campe dans l’excès et constitue une source de déséquilibre physique et psychologique de la personne malgré elle. Or rien n’est moins difficile que de porter un jugement sur une situation qui s’éloigne de la nôtre sans risquer de tomber dans une forme d’acculturation sociétale. La quête du bonheur, la recherche de l’équilibre entre la dimension personnelle et professionnelle, et toutes leurs déclinaisons, s’affichent aujourd’hui comme le Graal à décrocher pour vivre heureux. Telle une injonction à l’image de « mange ! » ou « dors ! », la définition du bonheur s’affirme de plus en plus comme unique et universelle. Sortir de ces sentiers éloignerait les gens du droit chemin que d’autres ont fixé. Alors comme une mission humanitaire de proximité, il faudrait à tout prix rallumer la conscience de celui qui s’en écarte.

Pourtant… malgré ma position de fervente combattante pour l’équilibre, je me garderais bien aujourd’hui d’expliquer à qui que ce soit qui ne manifeste ni envie, ni besoin, ni souffrance de son état, comment atteindre son « bonheur ». Car chacun dispose de sa définition propre, de sa vie, de son passif, de ses failles, de ses besoins du moment qui changent et évoluent. Chacun met aussi en jeu des mécanismes de défense pour se détourner de ces questions qu’il serait bien présomptueux voire dangereux de vouloir faire tomber à tout prix, pour imposer une vérité toute personnelle et s’affirmant comme universelle.

Ce roman a donc la qualité d’ouvrir le débat sur le sujet de la place du travail dans la vie de chacun. Il est également agréable à lire dans l’attachement qu’il crée à ses personnages et à cette bande d’amis-famille débordés par leur bienveillance parfois mal orientée. Même s’il est cousu de fil blanc sur l’issue que l’on imagine dès le départ, les évènements qui viennent ponctuer les virages du passé et donc du présent sont éclairants et bien amenés.

L’écriture d’Agnès MARTIN-LUGAND est toujours aussi fine et ancrée dans les émotions de ses personnages, alternant dialogues et récit dans un rythme agréable à lire, pour passer un bon moment. Il manque tout de même et à titre très personnel une dimension plus philosophique, distanciée, métaphorique dans le récit pour le ponctuer et l’éloigner de lui-même afin de laisser la place au lecteur de se faire son propre jugement.  

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Citation p.371, éditions Pocket :

« Je suis comme ça, je ne peux plus revenir en arrière. J’ai changé, j’ai grandi avec mon travail, et j’ai fait des choix pour garder la tête hors de l’eau. »

* Les Étincelles * Julien SANDREL

* Les Étincelles * Julien SANDREL

Quand une famille meurtrie règle ses comptes avec le passé, la quête de la vérité se fait justicière.

Un roman idéaliste et léger pour un sujet profond.

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Après avoir découvert et réellement apprécié la plume de Julien Sandrel avec La Chambre des Merveilles (2018), et après avoir pris connaissance des avis dithyrambiques sur ce dernier roman, j’avais hâte de retrouver l’écriture de cet auteur et y suis entrée curieuse d’en découvrir le fond du sujet. Effectivement, le thème abordé est tout autre et sur ce point il a le mérite de se renouveler.

En effet, nous suivons le chemin de Phoenix, jeune fille âgée de 23 ans entourée de sa mère, sa grand-mère, son frère, tous réunis et heurtés de plein fouet par un évènement ayant touché leur père, Charlie, scientifique de renom. Il a laissé derrière lui autant d’incompréhension et de colère que cette envie de tourner la page.

Mais la découverte d’un message mystérieux à l’occasion d’une fouille des affaires laissées par ce père remettra la jeune fille, sa famille et quelques rencontres faites sur le terrain d’un petit boulot loin d’avoir été choisi par hasard, sur le chemin qu’il avait tracé, malgré tout.

L’innocuité d’un fameux produit chimique vendu à l’international, censé aider les agriculteurs dans leur quête de productivité serait remise en cause. Un sujet que le père aurait étudié dans le passé aux côté d’une mystérieuse femme disparue depuis.

Entre la quête de la vérité familiale et celle de la justice sanitaire et environnementale, les chemins vont se croiser, les personnes s’accompagner, les âmes se lier. N’est pas Clear et Lumière qui veut, lanceur d’alerte non plus…

L’intention de l’auteur visant à attirer ses lecteurs sur un sujet d’actualité et fondamental pour la survie de notre planète n’est pas sans rappeler les éternels combats de David contre Goliath qui se jouent chaque jour sur le terrain de la protection environnementale et humaine contre les pressions économiques et les lobbies financiers touchant au monde paysan et agricole. Ce même monde qui nourrit la planète et chacun de nous. Rendre accessible ce thème grâce à sa personnification en Phoenix (qui porte bien son nom effectivement) était une jolie porte d’entrée.

Cependant, je ne ressors pas transie de cette lecture qui ne m’a pas vraiment embarquée aux côtés des personnages malgré leur volonté et leurs courages. Le déroulement et la suite m’est vite apparue comme évidente et je n’ai pas eu de réelle surprise quant à l’issue, y compris à l’occasion de certains faits se voulant rebondissements.

L’écriture est fluide et aisée à suivre certes, mais il m’a manqué une certaine profondeur dans le traitement des personnages, de leur psychologie, de leurs nuances comme s’ils n’avaient en eux qu’un côté clair ou un côté sombre à quelques exceptions près. L’impression aussi que le déroulé temporel était sans cesse accéléré pour arriver rapidement aux faits marquants, sans fouiller ces temps intermédiaires essentiels à mon sens à une introspection du lecteur et de l’auteur même, par le biais de questionnements alternatifs, d’autres voies à explorer, d’un style plus figuré, imagé, métaphorique.

En conclusion, et comme chaque livre sait aller trouver son lecteur, je comprends tout à fait l’engouement qu’il a suscité chez certains et je m’en réjouis. Il est plein d’optimisme, de messages positifs allant dans le sens de cette envie de changer les choses par plus de transparence et de justice, de silences levés et de poings brandis, de combats à mener.

Mais personnellement – et je profite de cet article sans souhaiter stigmatiser l’auteur que j’affectionne particulièrement pour son premier roman par ailleurs – cette tendance actuelle à surinvestir la catégorie du « feel good », devenue marketing à mon sens, et se situant sans doute au carrefour du développement personnel et de la romance, me satisfait de moins en moins.

On peut se sentir bien à chaque rencontre livresque. Peu importe sa catégorie. Certains ne vibrent qu’avec les polars, d’autres ne s’évadent qu’en fantasy. D’autres encore ne se sentent mieux qu’après avoir pleuré les drames des personnages plutôt que les siens propres. Chaque livre peut rendre heureux, et pas forcément parce qu’ils se finit bien dans le meilleur des mondes, qu’il est résolument ancré dans un optimisme absolu, ou que les personnages sont des justiciers entendus, uniquement définis par leur bonté d’âme et leurs réussites à toute épreuve.

Parfois un livre sombre et torturé réveille aussi, redonne vie, fait du bien. L’impact est personne-dépendant, il n’y a pas d’automatisme, pas ordonnance. Il y a surtout autant de livres qui procurent une forme de bonheur que de lecteurs et de contextes qui le permettent.

Or aujourd’hui, j’ai le sentiment – mais peut-être est-il biaisé – que galvauder cette catégorie de romans en la réduisant aux lectures dites « faciles » (dans le sens que la fluidité de l’écriture devient une qualité primordiale au détriment d’autres aspects) ou – et j’ai même entendu ça dans un live récemment qui m’a laissée sans voix – considérées comme des « lectures de bonne femme » (dixit la chroniqueuse, j’espère pour faire réagir), risque même, à terme, de nuire aux auteurs que l’on enferme dedans, rangés dans cette case et lus avec ce fond de subjectivité.

Je comprends l’intention de départ et l’idée d’associer le bien-être à la légèreté. Je ne me refuse aucun livre qui s’en défend et d’ailleurs La chambre des merveilles portait bien son nom !

Mais ce raisonnement me semble parfois réducteur. Un livre dispose de ce potentiel bénéfique, même si sa couverture n’est pas publiée à coups de couleurs vives ou de graphismes gourmands. Et inversément. A condition à mon sens que la densité morale/psychologique/sociale du sujet ne soit pas sacrifiée pour autant, ou du moins opposée à toute idée de légèreté ou de fluidité justement (sujet, histoire, personnages peu importe le nombre de pages, je ne parle pas de densité matérielle). Pourquoi les opposer ? Ça veut dire quoi aujourd’hui une « lecture facile » comme on le lit bien souvent dans des chroniques ? Est-ce qu’on ne finirait pas par confondre le fond et la forme ?

Je ne sais pas, je pose la question. Je m’interroge. Et je me demande aussi quelle est la position des auteurs qui s’en défendent finalement. L’idée n’étant pas d’intellectualiser ni de dénigrer, bien au contraire. Je ne voudrais simplement pas que nous, lecteurs, devenions consolecteurs sans réfléchir à l’influence du marketing sur notre façon d’aborder le livre et que nous restions toujours vigilants à faire révérence au travail de Titan de chaque écrivain(e) indépendemment des injonctions que l’on reçoit parfois sans y être attentif. Il y a peut-être une autre voie d’abord que celle de cocher des cases en amont pour vivre les mots qui sont dedans ensuite… Un avis sur la question ?

Quoiqu’il en soit, je souhaite à celles et ceux que celui-là ravira de passer un excellent moment !

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Citation p.242, éditions Calmann-Lévy :

« J’ai, enracinée en moi, la croyance absurde que la beauté a le pouvoir de protéger celui qui sait la reconnaître. »

* Love me tender * Constance DEBRÉ

* Love me tender * Constance DEBRÉ

L’amour sous toutes ses formes interrogé dans ses contradictions entre regard social et ressenti personnel.

Un roman coup de poing. Qui laisse parfois K.-O.

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Les coups pleuvent dans ce roman de Constance Debré et la première gifle est donnée dès la première page. Les autres s’ensuivront. Pourtant c’est la profondeur de la réflexion autour de la relation mère-enfant confrontée aux besoins de liberté de la femme-mère qui encourage à rester sur le ring.

Avec une écriture d’une spontanéité inouïe et sans doute volontairement à la limite de l’écrit-parlé pour se situer dans un dialogue quasi-direct avec le lecteur, l’auteure vient nous chercher sur le terrain des tabous sociaux et sociétaux en employant un ton à la hauteur de la liberté qu’elle revendique.

Car oui, il s’agit bien d’affirmer qu’une mère n’est pas obligée d’aimer son enfant, de se vouer corps et âme à son bonheur au détriment du sien, à renoncer à toute liberté pour se sacrifier sur l’autel de ses attentes, à modeler sa vie présente sur la préparation de sa vie future à lui, à le muer en trophée de réussite sociale.

Cette nageuse du quotidien au physique musclé, cheveux courts, taouée (je vous laisse le découvrir son tatouage singulier sur le ventre), masculine dans ses tenues vestimentaires, fumeuse, parisienne, pas matérialiste pour un sou, âgée de 47 ans, est maman de Paul, onze ans.

Séparée (mais pas divorcée) de Laurent lorsque leur fils avait huit ans, ils ont gardé ce lien de vingt ans qui permet d’organiser l’alternance et de se retrouver de temps en temps plus ou moins sereinement. Depuis l’annonce selon laquelle « elle est passée aux filles » depuis quelques mois, les rapports vont se tendre. L’animosité grandir. La bataille pour voir son fils finalement durer.

Les temps intermédiaires vont s’allonger et avec lui les périodes et les récits de rencontres et de ruptures, de cette sexualité débridée et de cette quête (ou revendication ?) du non-attachement. De ce statut clamant un droit à la non-maternité aussi au sens que la société lui attribue, et à celui de ne pas souffrir de l’absence, d’accepter l’abandon comme on ferait son deuil d’un enfant vivant, de laisser son fils à une autre vie plutôt que de subir des rendez-vous encadrés par les services sociaux ou d’assister à l’étiolement d’une relation à l’autre devenu étranger dans le regard et distant dans la relation.

Cette lecture n’a pas laissé indemne et sans réaction la plupart de ses lecteurs en reconnaissant la plume acerbe et libre mais en manifestant un malaise quant à l’extrême des mots employés et des vérités criées sur ce fameux rôle de mère que la société nous a confié au point de de défendre ce droit à « l’abandon ».

Or, derrière les mots et les négations, je ne lis pas qu’une liberté inconditionnelle et une absence de souffrance. Au contraire, est-ce qu’affirmer qu’on peut ne pas aimer voire abandonner son enfant pour le laisser à une vie qui correspond mieux à son équilibre ne serait pas une forme d’amour, une forme de déni ou de fuite en avant pour mieux supporter la souffrance et le manque de celui-ci, celle de ne pas correspondre, de ne pas être en mesure de répondre à des attentes, une forme de connaissance de soi qui va à l’encontre de la société et qui conduit à accepter sa propre différence ? Ce procédé n’est-il pas un moyen plutôt qu’une fin en somme ?

Certains y ont vu uniquement le sacrifice de l’enfant au bénéfice de la liberté inconditionnelle de la maman. Pourtant elle a « envie de se jeter par la fenêtre, juste pour échapper à cette ronde », elle dit que « les enfants, ça fait des blessures mortelles », qu’elle avait « mal au ventre un samedi sur deux ».

Chaque lecteur fait avec ses ressentis, son histoire, ses bagages et ses projections. Une chose est certaine, cette lecture ne laisse pas impassible. Et renferme en elle un cri qui porte loin et permet d’ouvrir le débat, les échanges, l’expression des ressentis, quels qu’ils soient. La puissance de ce livre réside sans doute bien là.

Pour ma part, je reste pensive et en questionnement.

Pas tant sur les mots employés, leur sens ou leur portée car leur implication est tellement ancrée que chacun peut interpréter à sa façon, voire même se rassurer s’il le faut en cherchant la lumière derrière le sombre. En repérant la négation de chaque affirmation comme une proposition de lecture opposée, on peut aussi imaginer au fond qu’une personne qui se défend de ressentir la moindre émotion, positive ou négative, manifeste au contraire le fait qu’elle puisse en être pétrie au point de construire d’énormes murailles au pied de cette sensibilité non assumée et mal canalisée lorsqu’elle est mise à jour. Le mécanisme de défense n’est jamais très loin, chercher à le faire tomber menacerait l’équilibre de celui qui s’appuie dessus pour ne pas tomber. La peur est souvent à l’ouvrage de ce côté-ci.

 Mais je me questionne sur l’utilité d’aller aussi loin, de tout placer en contradiction, comme si aucune nuance n’était possible, aucun compromis envisageable vraiment. Jusqu’à l’opposition entre le titre et le contenu, là aussi bien habile.

Par volonté ou par vérité, l’auteure a sans doute souhaité frapper fort pour se faire entendre. Et c’est réussi. Car parfois il ne reste plus qu’à hurler. Loin de rendre la lecture toujours agréable, parfois même longue sur certains passages destinés à nous détourner de la mère pour découvrir les frasques de la femme, ce roman ne laisse pas sans réaction ni sans envie de prendre parti, et c’est là toute sa force : il a réussi (parmi d’autres naturellement) à remettre sur le devant de la scène le tabou en lien avec le mythe de la mère parfaite, parfois à l’extrême mais avec le mérite de provoquer le débat avec une parole libre. Et c’est bien là un des rôles primordiaux de la rencontre du livre… Après tout, lorsque le sujet est sensible, peut-on toujours aller chercher le compromis ? Face à la submersion des émotions, rien n’est moins sûr, effectivement.

Curieuse d’avoir vos avis sur le sujet, sur le livre, sur vos ressentis. N’hésitez pas !

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Citation p.113, éditions Flammarion :

« Je ne suis pas une mère. Bien sûr que non. Qui voudrait l’être ? A part celles qui ont tout raté. Qui ont tellement échoué dans tout qu’elles n’ont trouvé que ce statut pour se venger du monde. »

* Les heures souterraines * Delphine DE VIGAN

* Les heures souterraines * Delphine DE VIGAN

Une plongée, deux univers.

Une écriture subtile sur la question de la croisée des chemins.

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Ce roman qui précède la publication du primé « Rien ne s’oppose à la nuit » (2011, éditions Lattès) ne fait pas exception à la plume subtile et fouilleuse de Delphine de Vigan dans ce que nos vies peuvent comporter de sombre, enfoui, écorché et courageux aussi.

Il est ici question des vies parallèles menées par deux personnages : Mathilde, employée dans une grosse entreprise de marketing à un haut poste de responsabilité et sous la coupe d’un supérieur cinglant, et Thibault, médecin généraliste se déplaçant de patient en patient pour le compte des Urgences Médicales de Paris.

Elle, elle est mère de trois enfants et vit seule, se rend tous les jours dans ces bureaux qui l’ont vue collaborer à la définition du plan marketing, à la veille concurrentielle et aux décisions majeures concernant l’élaboration des produits de chaque marque, tout cela en gérant une équipe de sept personnes. Mais Jacques, son supérieur en décidera autrement. Un mot, un acte et tout bascule. L’enlisement dans cette mécanique silencieuse de l’isolement qui entrainera sa chute calculée et progressive la conduira à descendre très bas, mais jusqu’où ? A quel moment le sursaut de vie peut-il surprendre celle ou celui qui ne s’en pensait plus doté ?

Lui, il est médecin au cœur de la ville après avoir connu les joies d’un cabinet rural de consultation en tant que médecin de village remplaçant puis à son compte, celui qu’on appelait Docteur au marché et que l’on respectait tant. Aujourd’hui sa vie n’est plus que trajets dans les méandres urbains de la Capitale, tel un courant d’air, à la merci de tous ces va-et-vient au volant de sa Clio défraîchie, épuisé de ne pas savoir dire non. Sauf à cette femme, à cette relation singulière, mais quelle sera sa place dans cet univers ?

L’écriture se fait compte à rebours, le temps présent est à la recherche du fait générateur dans le passé, des indices et de l’accumulation des faits du quotidien les ayant amenés là où ils se trouvent, en ce premières pages où ils ouvrent les yeux sur leur état et leur devenir.

A l’instar du titre qui annonce la couleur, la descente dans le souterrain de leur vie se fait par tous les chemins. D’un détail à un acte essentiel, chaque chose pèse son poids dans le processus de descente quotidienne, de glissement progressif, de perte de contrôle face à l’incompréhension, d’imbrication des causes et conséquences entre les dimensions personnelles et professionnelles de chacun.

Quelles ressources mobiliser, quelle énergie à aller chercher dans les tréfonds de soi-même pour continuer ou pour briser le cercle vicieux ? Chacun a ses objectifs, sa vision, ses failles, ses courages, ses raisons d’espérer. La question qui nous taraude, nous lecteurs, et nous tient grâce à la plume agile de l’auteure, devient : vont-ils se croiser ? Tout semble construit à cet effet, l’étau se resserre, l’évidence se dessine. La vie ne tient qu’à un fil, les rencontres aussi.

 

Point de jugement, l’auteure nous immerge dans des quotidiens sombres mais dont l’humanité des personnages rayonne d’autant plus et les rend profonds, attachants, fragiles et forts à la fois. La psychologie de l’écriture est d’une finesse à la hauteur de l’observation sociologique qui a dû la précéder.

Jusqu’à la fin, nous attendons cette croisée des chemins. Aura-t-elle lieu ? Peut-elle les sauver d’eux-mêmes ? Est-ce que rencontrer quelqu’un qui vit une situation similaire peut nous arracher à la nôtre et constituer un soutien, un tuteur, un appui, comme cet effet miroir qui pourrait nous renvoyer ce que nous sommes devenus et ainsi en prendre conscience pour éventuellement rebondir ? Tout est moins sûr, tout est à lire.

Ce roman est un allié précieux de la mise à distance lorsque l’on vit ou assiste impuissant à une situation identique. Car la résonance aide à ce ressenti d’universalité qui vient tenir la main de nos solitudes et les rendre bruyantes pour ne plus jamais les accepter dans le silence.

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Citation p.54, éditions Le Livre de Poche :

« Elle sait que les gens qui aiment au-delà de ce qu’on peut leur donner finissent toujours par peser. »

Citation p.128, éditions Le Livre de Poche :

« L’échec amoureux n’est ni plus ni moins qu’un calcul coincé dans les reins ? de la taille d’un grain de sable, d’un petit pois, d’une bille ou d’une balle de golf, une cristallisation de substances chimiques susceptible de provoquer une douleur forte, voire insoutenable. Qui finit toujours par s’éteindre. »

⭐︎ Photographie dansée ⭐︎ Récit de nuit ⭐︎ Écriture libre

⭐︎ Photographie dansée ⭐︎ Récit de nuit ⭐︎ Écriture libre

Photographie dansée ⭐︎ Récit libre

J’aime regarder les dessins des branches d’arbre au sol les nuits de lune blanche.

Le sombre s’affirme clair, la nuit s’illumine, et enfin elles redescendent au sol pour faire corps avec la terre.

Plus de volume. Plus de poids. Plus de gravité. La légèreté s’inscrit en deux dimensions.

Des traits, des courbes, des arabesques. Le ciel danse sous mes pas.

Immobile. La vie végétale en négatif. L’arbre devient argentique en une danse statique.

Et je vais sauter dans les espaces, vides de lumière et pleins de ma présence. La nostalgie d’une marelle. L’enfance enfouie ressurgit. Je ne marche pas sur les traits.

Je respecte cette vie qui se révèle à moi autrement. Ce n’est plus moi qui suis responsable d’en tracer les contours. Je les suis et les évite. Ne plus réfléchir et se laisser porter. Accueillir et observer.

C’est sans doute cela, retrouver son espace de liberté.

Et c’est le ciel qui l’a dessiné.