* Les Étincelles * Julien SANDREL

* Les Étincelles * Julien SANDREL

Quand une famille meurtrie règle ses comptes avec le passé, la quête de la vérité se fait justicière.

Un roman idéaliste et léger pour un sujet profond.

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Après avoir découvert et réellement apprécié la plume de Julien Sandrel avec La Chambre des Merveilles (2018), et après avoir pris connaissance des avis dithyrambiques sur ce dernier roman, j’avais hâte de retrouver l’écriture de cet auteur et y suis entrée curieuse d’en découvrir le fond du sujet. Effectivement, le thème abordé est tout autre et sur ce point il a le mérite de se renouveler.

En effet, nous suivons le chemin de Phoenix, jeune fille âgée de 23 ans entourée de sa mère, sa grand-mère, son frère, tous réunis et heurtés de plein fouet par un évènement ayant touché leur père, Charlie, scientifique de renom. Il a laissé derrière lui autant d’incompréhension et de colère que cette envie de tourner la page.

Mais la découverte d’un message mystérieux à l’occasion d’une fouille des affaires laissées par ce père remettra la jeune fille, sa famille et quelques rencontres faites sur le terrain d’un petit boulot loin d’avoir été choisi par hasard, sur le chemin qu’il avait tracé, malgré tout.

L’innocuité d’un fameux produit chimique vendu à l’international, censé aider les agriculteurs dans leur quête de productivité serait remise en cause. Un sujet que le père aurait étudié dans le passé aux côté d’une mystérieuse femme disparue depuis.

Entre la quête de la vérité familiale et celle de la justice sanitaire et environnementale, les chemins vont se croiser, les personnes s’accompagner, les âmes se lier. N’est pas Clear et Lumière qui veut, lanceur d’alerte non plus…

L’intention de l’auteur visant à attirer ses lecteurs sur un sujet d’actualité et fondamental pour la survie de notre planète n’est pas sans rappeler les éternels combats de David contre Goliath qui se jouent chaque jour sur le terrain de la protection environnementale et humaine contre les pressions économiques et les lobbies financiers touchant au monde paysan et agricole. Ce même monde qui nourrit la planète et chacun de nous. Rendre accessible ce thème grâce à sa personnification en Phoenix (qui porte bien son nom effectivement) était une jolie porte d’entrée.

Cependant, je ne ressors pas transie de cette lecture qui ne m’a pas vraiment embarquée aux côtés des personnages malgré leur volonté et leurs courages. Le déroulement et la suite m’est vite apparue comme évidente et je n’ai pas eu de réelle surprise quant à l’issue, y compris à l’occasion de certains faits se voulant rebondissements.

L’écriture est fluide et aisée à suivre certes, mais il m’a manqué une certaine profondeur dans le traitement des personnages, de leur psychologie, de leurs nuances comme s’ils n’avaient en eux qu’un côté clair ou un côté sombre à quelques exceptions près. L’impression aussi que le déroulé temporel était sans cesse accéléré pour arriver rapidement aux faits marquants, sans fouiller ces temps intermédiaires essentiels à mon sens à une introspection du lecteur et de l’auteur même, par le biais de questionnements alternatifs, d’autres voies à explorer, d’un style plus figuré, imagé, métaphorique.

En conclusion, et comme chaque livre sait aller trouver son lecteur, je comprends tout à fait l’engouement qu’il a suscité chez certains et je m’en réjouis. Il est plein d’optimisme, de messages positifs allant dans le sens de cette envie de changer les choses par plus de transparence et de justice, de silences levés et de poings brandis, de combats à mener.

Mais personnellement – et je profite de cet article sans souhaiter stigmatiser l’auteur que j’affectionne particulièrement pour son premier roman par ailleurs – cette tendance actuelle à surinvestir la catégorie du « feel good », devenue marketing à mon sens, et se situant sans doute au carrefour du développement personnel et de la romance, me satisfait de moins en moins.

On peut se sentir bien à chaque rencontre livresque. Peu importe sa catégorie. Certains ne vibrent qu’avec les polars, d’autres ne s’évadent qu’en fantasy. D’autres encore ne se sentent mieux qu’après avoir pleuré les drames des personnages plutôt que les siens propres. Chaque livre peut rendre heureux, et pas forcément parce qu’ils se finit bien dans le meilleur des mondes, qu’il est résolument ancré dans un optimisme absolu, ou que les personnages sont des justiciers entendus, uniquement définis par leur bonté d’âme et leurs réussites à toute épreuve.

Parfois un livre sombre et torturé réveille aussi, redonne vie, fait du bien. L’impact est personne-dépendant, il n’y a pas d’automatisme, pas ordonnance. Il y a surtout autant de livres qui procurent une forme de bonheur que de lecteurs et de contextes qui le permettent.

Or aujourd’hui, j’ai le sentiment – mais peut-être est-il biaisé – que galvauder cette catégorie de romans en la réduisant aux lectures dites « faciles » (dans le sens que la fluidité de l’écriture devient une qualité primordiale au détriment d’autres aspects) ou – et j’ai même entendu ça dans un live récemment qui m’a laissée sans voix – considérées comme des « lectures de bonne femme » (dixit la chroniqueuse, j’espère pour faire réagir), risque même, à terme, de nuire aux auteurs que l’on enferme dedans, rangés dans cette case et lus avec ce fond de subjectivité.

Je comprends l’intention de départ et l’idée d’associer le bien-être à la légèreté. Je ne me refuse aucun livre qui s’en défend et d’ailleurs La chambre des merveilles portait bien son nom !

Mais ce raisonnement me semble parfois réducteur. Un livre dispose de ce potentiel bénéfique, même si sa couverture n’est pas publiée à coups de couleurs vives ou de graphismes gourmands. Et inversément. A condition à mon sens que la densité morale/psychologique/sociale du sujet ne soit pas sacrifiée pour autant, ou du moins opposée à toute idée de légèreté ou de fluidité justement (sujet, histoire, personnages peu importe le nombre de pages, je ne parle pas de densité matérielle). Pourquoi les opposer ? Ça veut dire quoi aujourd’hui une « lecture facile » comme on le lit bien souvent dans des chroniques ? Est-ce qu’on ne finirait pas par confondre le fond et la forme ?

Je ne sais pas, je pose la question. Je m’interroge. Et je me demande aussi quelle est la position des auteurs qui s’en défendent finalement. L’idée n’étant pas d’intellectualiser ni de dénigrer, bien au contraire. Je ne voudrais simplement pas que nous, lecteurs, devenions consolecteurs sans réfléchir à l’influence du marketing sur notre façon d’aborder le livre et que nous restions toujours vigilants à faire révérence au travail de Titan de chaque écrivain(e) indépendemment des injonctions que l’on reçoit parfois sans y être attentif. Il y a peut-être une autre voie d’abord que celle de cocher des cases en amont pour vivre les mots qui sont dedans ensuite… Un avis sur la question ?

Quoiqu’il en soit, je souhaite à celles et ceux que celui-là ravira de passer un excellent moment !

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Citation p.242, éditions Calmann-Lévy :

« J’ai, enracinée en moi, la croyance absurde que la beauté a le pouvoir de protéger celui qui sait la reconnaître. »

* Love me tender * Constance DEBRÉ

* Love me tender * Constance DEBRÉ

L’amour sous toutes ses formes interrogé dans ses contradictions entre regard social et ressenti personnel.

Un roman coup de poing. Qui laisse parfois K.-O.

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Les coups pleuvent dans ce roman de Constance Debré et la première gifle est donnée dès la première page. Les autres s’ensuivront. Pourtant c’est la profondeur de la réflexion autour de la relation mère-enfant confrontée aux besoins de liberté de la femme-mère qui encourage à rester sur le ring.

Avec une écriture d’une spontanéité inouïe et sans doute volontairement à la limite de l’écrit-parlé pour se situer dans un dialogue quasi-direct avec le lecteur, l’auteure vient nous chercher sur le terrain des tabous sociaux et sociétaux en employant un ton à la hauteur de la liberté qu’elle revendique.

Car oui, il s’agit bien d’affirmer qu’une mère n’est pas obligée d’aimer son enfant, de se vouer corps et âme à son bonheur au détriment du sien, à renoncer à toute liberté pour se sacrifier sur l’autel de ses attentes, à modeler sa vie présente sur la préparation de sa vie future à lui, à le muer en trophée de réussite sociale.

Cette nageuse du quotidien au physique musclé, cheveux courts, taouée (je vous laisse le découvrir son tatouage singulier sur le ventre), masculine dans ses tenues vestimentaires, fumeuse, parisienne, pas matérialiste pour un sou, âgée de 47 ans, est maman de Paul, onze ans.

Séparée (mais pas divorcée) de Laurent lorsque leur fils avait huit ans, ils ont gardé ce lien de vingt ans qui permet d’organiser l’alternance et de se retrouver de temps en temps plus ou moins sereinement. Depuis l’annonce selon laquelle « elle est passée aux filles » depuis quelques mois, les rapports vont se tendre. L’animosité grandir. La bataille pour voir son fils finalement durer.

Les temps intermédiaires vont s’allonger et avec lui les périodes et les récits de rencontres et de ruptures, de cette sexualité débridée et de cette quête (ou revendication ?) du non-attachement. De ce statut clamant un droit à la non-maternité aussi au sens que la société lui attribue, et à celui de ne pas souffrir de l’absence, d’accepter l’abandon comme on ferait son deuil d’un enfant vivant, de laisser son fils à une autre vie plutôt que de subir des rendez-vous encadrés par les services sociaux ou d’assister à l’étiolement d’une relation à l’autre devenu étranger dans le regard et distant dans la relation.

Cette lecture n’a pas laissé indemne et sans réaction la plupart de ses lecteurs en reconnaissant la plume acerbe et libre mais en manifestant un malaise quant à l’extrême des mots employés et des vérités criées sur ce fameux rôle de mère que la société nous a confié au point de de défendre ce droit à « l’abandon ».

Or, derrière les mots et les négations, je ne lis pas qu’une liberté inconditionnelle et une absence de souffrance. Au contraire, est-ce qu’affirmer qu’on peut ne pas aimer voire abandonner son enfant pour le laisser à une vie qui correspond mieux à son équilibre ne serait pas une forme d’amour, une forme de déni ou de fuite en avant pour mieux supporter la souffrance et le manque de celui-ci, celle de ne pas correspondre, de ne pas être en mesure de répondre à des attentes, une forme de connaissance de soi qui va à l’encontre de la société et qui conduit à accepter sa propre différence ? Ce procédé n’est-il pas un moyen plutôt qu’une fin en somme ?

Certains y ont vu uniquement le sacrifice de l’enfant au bénéfice de la liberté inconditionnelle de la maman. Pourtant elle a « envie de se jeter par la fenêtre, juste pour échapper à cette ronde », elle dit que « les enfants, ça fait des blessures mortelles », qu’elle avait « mal au ventre un samedi sur deux ».

Chaque lecteur fait avec ses ressentis, son histoire, ses bagages et ses projections. Une chose est certaine, cette lecture ne laisse pas impassible. Et renferme en elle un cri qui porte loin et permet d’ouvrir le débat, les échanges, l’expression des ressentis, quels qu’ils soient. La puissance de ce livre réside sans doute bien là.

Pour ma part, je reste pensive et en questionnement.

Pas tant sur les mots employés, leur sens ou leur portée car leur implication est tellement ancrée que chacun peut interpréter à sa façon, voire même se rassurer s’il le faut en cherchant la lumière derrière le sombre. En repérant la négation de chaque affirmation comme une proposition de lecture opposée, on peut aussi imaginer au fond qu’une personne qui se défend de ressentir la moindre émotion, positive ou négative, manifeste au contraire le fait qu’elle puisse en être pétrie au point de construire d’énormes murailles au pied de cette sensibilité non assumée et mal canalisée lorsqu’elle est mise à jour. Le mécanisme de défense n’est jamais très loin, chercher à le faire tomber menacerait l’équilibre de celui qui s’appuie dessus pour ne pas tomber. La peur est souvent à l’ouvrage de ce côté-ci.

 Mais je me questionne sur l’utilité d’aller aussi loin, de tout placer en contradiction, comme si aucune nuance n’était possible, aucun compromis envisageable vraiment. Jusqu’à l’opposition entre le titre et le contenu, là aussi bien habile.

Par volonté ou par vérité, l’auteure a sans doute souhaité frapper fort pour se faire entendre. Et c’est réussi. Car parfois il ne reste plus qu’à hurler. Loin de rendre la lecture toujours agréable, parfois même longue sur certains passages destinés à nous détourner de la mère pour découvrir les frasques de la femme, ce roman ne laisse pas sans réaction ni sans envie de prendre parti, et c’est là toute sa force : il a réussi (parmi d’autres naturellement) à remettre sur le devant de la scène le tabou en lien avec le mythe de la mère parfaite, parfois à l’extrême mais avec le mérite de provoquer le débat avec une parole libre. Et c’est bien là un des rôles primordiaux de la rencontre du livre… Après tout, lorsque le sujet est sensible, peut-on toujours aller chercher le compromis ? Face à la submersion des émotions, rien n’est moins sûr, effectivement.

Curieuse d’avoir vos avis sur le sujet, sur le livre, sur vos ressentis. N’hésitez pas !

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Citation p.113, éditions Flammarion :

« Je ne suis pas une mère. Bien sûr que non. Qui voudrait l’être ? A part celles qui ont tout raté. Qui ont tellement échoué dans tout qu’elles n’ont trouvé que ce statut pour se venger du monde. »

* Les heures souterraines * Delphine DE VIGAN

* Les heures souterraines * Delphine DE VIGAN

Une plongée, deux univers.

Une écriture subtile sur la question de la croisée des chemins.

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Ce roman qui précède la publication du primé « Rien ne s’oppose à la nuit » (2011, éditions Lattès) ne fait pas exception à la plume subtile et fouilleuse de Delphine de Vigan dans ce que nos vies peuvent comporter de sombre, enfoui, écorché et courageux aussi.

Il est ici question des vies parallèles menées par deux personnages : Mathilde, employée dans une grosse entreprise de marketing à un haut poste de responsabilité et sous la coupe d’un supérieur cinglant, et Thibault, médecin généraliste se déplaçant de patient en patient pour le compte des Urgences Médicales de Paris.

Elle, elle est mère de trois enfants et vit seule, se rend tous les jours dans ces bureaux qui l’ont vue collaborer à la définition du plan marketing, à la veille concurrentielle et aux décisions majeures concernant l’élaboration des produits de chaque marque, tout cela en gérant une équipe de sept personnes. Mais Jacques, son supérieur en décidera autrement. Un mot, un acte et tout bascule. L’enlisement dans cette mécanique silencieuse de l’isolement qui entrainera sa chute calculée et progressive la conduira à descendre très bas, mais jusqu’où ? A quel moment le sursaut de vie peut-il surprendre celle ou celui qui ne s’en pensait plus doté ?

Lui, il est médecin au cœur de la ville après avoir connu les joies d’un cabinet rural de consultation en tant que médecin de village remplaçant puis à son compte, celui qu’on appelait Docteur au marché et que l’on respectait tant. Aujourd’hui sa vie n’est plus que trajets dans les méandres urbains de la Capitale, tel un courant d’air, à la merci de tous ces va-et-vient au volant de sa Clio défraîchie, épuisé de ne pas savoir dire non. Sauf à cette femme, à cette relation singulière, mais quelle sera sa place dans cet univers ?

L’écriture se fait compte à rebours, le temps présent est à la recherche du fait générateur dans le passé, des indices et de l’accumulation des faits du quotidien les ayant amenés là où ils se trouvent, en ce premières pages où ils ouvrent les yeux sur leur état et leur devenir.

A l’instar du titre qui annonce la couleur, la descente dans le souterrain de leur vie se fait par tous les chemins. D’un détail à un acte essentiel, chaque chose pèse son poids dans le processus de descente quotidienne, de glissement progressif, de perte de contrôle face à l’incompréhension, d’imbrication des causes et conséquences entre les dimensions personnelles et professionnelles de chacun.

Quelles ressources mobiliser, quelle énergie à aller chercher dans les tréfonds de soi-même pour continuer ou pour briser le cercle vicieux ? Chacun a ses objectifs, sa vision, ses failles, ses courages, ses raisons d’espérer. La question qui nous taraude, nous lecteurs, et nous tient grâce à la plume agile de l’auteure, devient : vont-ils se croiser ? Tout semble construit à cet effet, l’étau se resserre, l’évidence se dessine. La vie ne tient qu’à un fil, les rencontres aussi.

 

Point de jugement, l’auteure nous immerge dans des quotidiens sombres mais dont l’humanité des personnages rayonne d’autant plus et les rend profonds, attachants, fragiles et forts à la fois. La psychologie de l’écriture est d’une finesse à la hauteur de l’observation sociologique qui a dû la précéder.

Jusqu’à la fin, nous attendons cette croisée des chemins. Aura-t-elle lieu ? Peut-elle les sauver d’eux-mêmes ? Est-ce que rencontrer quelqu’un qui vit une situation similaire peut nous arracher à la nôtre et constituer un soutien, un tuteur, un appui, comme cet effet miroir qui pourrait nous renvoyer ce que nous sommes devenus et ainsi en prendre conscience pour éventuellement rebondir ? Tout est moins sûr, tout est à lire.

Ce roman est un allié précieux de la mise à distance lorsque l’on vit ou assiste impuissant à une situation identique. Car la résonance aide à ce ressenti d’universalité qui vient tenir la main de nos solitudes et les rendre bruyantes pour ne plus jamais les accepter dans le silence.

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Citation p.54, éditions Le Livre de Poche :

« Elle sait que les gens qui aiment au-delà de ce qu’on peut leur donner finissent toujours par peser. »

Citation p.128, éditions Le Livre de Poche :

« L’échec amoureux n’est ni plus ni moins qu’un calcul coincé dans les reins ? de la taille d’un grain de sable, d’un petit pois, d’une bille ou d’une balle de golf, une cristallisation de substances chimiques susceptible de provoquer une douleur forte, voire insoutenable. Qui finit toujours par s’éteindre. »

* L’extase du selfie * Philippe DELERM

* L’extase du selfie * Philippe DELERM

Toute l’humanité tient dans un quotidien. Une plume exceptionnelle au service d’un regard auquel rien n’échappe

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Quel bonheur de retrouver la verve de Philippe DELERM, toujours au rendez-vous des petits riens qui deviennent absolument tout !

Découvert comme beaucoup avec « La première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules » (1997, éditions Gallimar) grâce aux jolis conseils d’une amie chère, je suis directement tombée dans le flacon et belle en fut l’ivresse. Jamais dessoulé ensuite avec les suivants et particulièrement enivrée de « Ma grand-mère avait les mêmes : les dessous affriolants des petites phrases » (2008, éditions du Seuil) ou « Et vous avez eu beau temps » (2018, éditions du Seuil) pour ne citer qu’eux.

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Chaque mot s’affiche décortiqué, fouillé, ciselé, modelé dans ses profondeurs en quête du premier et du deuxième sens de chacun et de tous ensemble réunis dans ces expressions pourtant si convenues. En perpétuelle recherche du jeu que cache ces mots, entre tour de passe-passe et une partie de cache-cache, les mots de Monsieur DELERM viennent convoquer la perfection de ces petits moments qui ont pris, en un instant, la place des grands. Comme un œil qui se serait fermé puis rouvert sur une autre réalité du quotidien illuminée à travers le miroir des mots, mise en lumière, révélée dans chacun de ses contrastes tel l’objectif émotif qui donne vie au moindre mouvement capté par sa lentille.

Nous pensions vivre des moments uniques, ou plutôt ne pensions pas que les vivre tenait autant d’importance. Or l’intensité du rituel ou des habitudes réside sans doute dans cette répétition sans conscience. Assister à leur consécration en leur dédiant le poème de leur présence leur donne à nouveau toute leur dimension, les révèle à nous en les faisant émerger de notre intériorité. Et avec elle sa beauté : oui nous les connaissons bien et les avons en commun ces petites manies, ces expressions, ces réflexes de langage. Comme il devient doux et risible à la fois alors de se rendre compte que nous partageons autant de choses et autant de moments en regardant ailleurs et observant ceux des autres, au risque d’oublier un temps que la vie grandit dans les petits bonheurs du moment présent.

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A l’assaut donc de ses jumelles bien ajustées, l’auteur nous emmène cette fois-ci au pays du symbolique « selfie », avec un titre évocateur d’une pratique largement répandue, risible parfois, dénoncée par certains, et qui mettrait en extase ceux de ses pratiquants au culte narcissique parfois bien ancré.

Quand les pages se tournent, la scène de tous ces gestes du quotidien apparaît, celle qui dévoile beaucoup de nous, de nos émotions du moment sans pourtant n’avoir jamais établi un lien aussi évident entre eux précédemment. Toute la puissance des mots et de l’union de chacun avec l’autre nous embarque dans cette chaîne d’évidences qui n’avait certainement pas été à ce point analysée par ceux qui sont bien trop occupés à se regarder.

Quel talent aussi de réussir à associer tant de vérités et d’humour à la fois, car les mots ont ce pouvoir de dire, de dénoncer, et surtout d’en rire ! Oui, l’espièglerie de l’observation vient nous titiller, depuis cette manie de garder un verre à la main sans le boire en soirée pour se donner de la contenance, à celle de toucher le haut de sa chaussette avec son index en pleine discussion cravatée et redéfini par l’auteur comme le « prurit de l’autosatisfaction », en passant par celle de regarder l’autre sans vraiment s’engager cédant au simple plaisir de se miroiter dans les yeux d’en face. Que dire du pointeur du boulodrome ou de ceux qui se lancent dans un pliage de draps, de la nostalgie du coup de hanche au flipper ou la place actuelle du vapotage ? Tant de sujets qui nous rapprochent et nous relient, tantôt au passé, tantôt au présent, et surtout les uns aux autres.

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Aujourd’hui je referme ce livre le sourire aux lèvres et la certitude que je ne ferai ou n’observerai plus jamais ces gestes sans l’émotion et la pétillance du regard que chaque mot de Philippe DELERM a donné à ce champagne de la vie quotidienne. Et vous, qu’en pensez-vous ?

  • 🍒•  Petit extrait / p.106, chapitre éponyme du titre « L’extase du selfie »

« Les psychologues se régalent. Il y a tout leur arsenal, le ça, le je, le moi, dans ce théâtre du reflet. Mais quelle part de moi dans tout ce jeu ? Est-ce qu’on s’invente un peu à s’éloigner de soi, à étendre son bras ? Est-ce qu’on s’approche à s’écarter – est-ce qu’on existe ? »

  • 🍒•  Petit extrait / p.50, chapitre « Passer la main sur un livre »

« Nous savons tous deux que le livre est fait pour dépasser nos vies, nos rituels, et nos soirées ensemble. On passe la paume de la main sur la couverture. Il n’est pas encore tout à fait à moi. Sans le regarder, je touche et je pressens. Déjà c’est lui qui me possède. »

* Le Rouge et le Noir * STENDHAL

* Le Rouge et le Noir * STENDHAL

Deux couleurs pour une palette littéraire et sociale sans égal. Un classique réaliste du XIXe siècle à jamais gravé.

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Sous l’un de ses nombreux pseudonymes avec lesquels il aimait masquer sa plume, du nom d’une ville allemande où il avait résidé avec ce « H » rajouté pour accentuer sa germanisation, Henri BEYLE (1783-1842), alias STENDHAL, a publié, avec ce roman intitulé « Le Rouge et le Noir », sa Chronique du XIXe siècle ou Chronique de 1830 tel qu’il avait souhaité le sous-titrer lors de ses premières publications de la même date chez Levasseur malgré l’indication de 1831 pourtant affichée.

Très peu reconnu de son vivant sur l’ensemble de son œuvre mis à part la qualification d’ « extraordinaire » assignée à la lecture de « La Charteuse de Parme » par Honoré de Balzac dans un article paru en 1840, ce roman fait aujourd’hui partie des incontournables classiques de la littérature française tant étudiés et rarement décriés. Si ce n’est peut-être par Yann QUEFFÉLEC à l’occasion de l’émission télévisée « la Grande Librairie » du 27 mai 2016, qui a manifesté sa forte déception suite à la relecture de ce monument tant d’années après la première, en relevant les contradictions et le désenchantement ressentis, réaction décrite par les autres invités comme une forme de désamour stendhalien. Un tel débat sur une œuvre semblant aussi consensuelle est ainsi venu interroger ma propre analyse.

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Sous la plume de cet auteur fervent bonapartiste et donc en manifeste désarroi au lendemain de la Restauration, le narrateur sous l’identité de Julien Sorel, nous entraine sur son parcours initiatique divisé en deux parties.

La première plante le décor du contexte géographique, social et politique dans lequel évolue ce personnage alors qu’il n’a que dix-huit ans au début du roman.

Au cœur de la petite ville française de Verrières située en Franche-Comté, il est en effet le troisième fils d’un scieur du village qui contrairement à ses frères et son père, affirme rapidement sa préférence pour les études et fait preuve d’une grande curiosité intellectuelle, le « Mémorial de sainte Hélène » en tête, allant contre sa prédestination familiale programmée en faveur des travaux de force.

L’abbé Chélan, curé du séminaire et qui était au fait des incessantes moqueries et violences subies par Julien dans sa famille à ce sujet interviendra donc auprès du maire de ladite commune, Monsieur de Rênal, en vue de le faire intégrer à cette famille bourgeoise et provinciale en qualité de précepteur.

Pourtant pétri de timidité parfois naïve, ce jeune ambitieux imprégné de sa velléité à devenir un nouveau Napoléon tout en le cachant, n’aura de cesse de conquérir l’épouse du maire en question, Madame de Rênal, dès leur rencontre, tel un guerrier. Le glissement de leur relation vers des sentiments amoureux réciproques devenant difficiles à dissimuler, en parallèle de la rumeur cultivée par la femme de chambre jalouse en la personne d’Elisa, couplé à la fierté parfois disproportionnée du narrateur, le conduiront à prendre la route du grand séminaire de Besançon et à tourner les talons, au moins un temps.

Protégé ensuite par l’abbé Pirard de l’animosité du reste du groupe dont il partage le quotidien mais pas les idées, l’ouverture vers une place de secrétaire auprès du marquis de La Mole s’annonce alors être une nouvelle porte ouverte vers l’ascension sociale tant espérée. Son départ à Paris ne se fera pas sans manquer de perdre la vie lors d’un dernier rendez-vous avec Madame de Rênal devenue apparemment froide à sa passion, mais par le fait réellement de trop d’émotion.

La deuxième partie dévoile alors la vie de Julien Sorel évoluant dans le milieu respectable et respecté de l’aristocratie parisienne en la famille de La Mole, de laquelle il gagne progressivement tout le respect de par son esprit et également de par un duel gagné.

Tantôt impulsif, tantôt ombrageux, laissant penser à des origines familiales naturelles plus nobles que les siennes, il finit par attirer le désir puis l’admiration de la fille du marquis, Mathilde de La Mole avec laquelle il entretiendra une relation des plus partagées entre distance et attrait, au rythme de la lassitude du narrateur et de l’orgueil de sa prétendante.

Cependant et à l’annonce de sa grossesse, le père, la colère passée, le nommera lieutenant des hussards à Strasbourg, l’anoblissant un temps avant de découvrir l’immoralité dont Madame de Rênal l’accusait par courrier, en dénonçant la manipulation de Julien avide d’ambition et ayant instrumentalisé à ce titre la relation avec sa fille en vue d’un mariage par intérêt.

A l’annonce de cet état, Julien, de retour à Verrières, tentera à deux reprises de tuer son ancienne maîtresse en pleine messe et en repartira avec la conviction d’avoir réussi. S’ensuivra un temps d’emprisonnement qui se fera le ballet de visites et de luttes en faveur de son acquittement puis de l’appel du premier jugement de condamnation à mort, entre Mathilde de Mole et Madame de Rênal, chacune à leur façon et de leur côté. Malgré la passion qui renaît en faveur de cette dernière après avoir découvert l’échec de son geste, il se résignera à mourir et le sort de son corps, plus précisément de sa tête, comme un symbole, donnera suite à la description d’une scène exceptionnelle à l’initiative de Mathilde de La Mole qui la conservera jusqu’à l’enterrer dans une grotte à l’image de l’amante d’un de ses ancêtres auquel elle vouait une admiration profonde. Leur enfant survivra mais sans lui et sans l’aide de Madame de Rênal qui mourra trois jours plus tard.

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L’accès à ce monument relève moins d’une consigne scolaire que d’une transmission maternelle l’été de mes seize ans, de celles qui ont le parfum de vieux biscuit des livres anciens, la couverture cornée, la tranche encore colorée d’un rouge passé et une pâquerette séchée en guise de marque-page.

Novice sur le sujet de la littérature classique mais ouverte sur le thème de l’art, à la lecture du titre, mon imagination me mit alors sur la piste de l’évocation d’un peintre qui serait doté d’une palette comportant seulement deux couleurs étanches au mélange et à la composition.

Or, il ne fut rien de cette analyse que j’imaginais manichéenne opposant l’armée au clergé, l’aristocratie aux paysans, la famille à l’ascension sociale, l’amour à l’ambition. Et encore aujourd’hui, je ne ressens pas la polarité du titre annoncée comme autant de clivages impossibles à nuancer et si hermétiques, ni les strictes oppositions des analyses y étant associées. Non pas que ces clivages ne soient pas fondateurs et guides de la lecture bien au contraire, mais c’est d’amour et d’orgueil que Julien les a souvent confondus, mélangés, dosés et mis en lien jusqu’à en tomber.

Car certes il était question de tout mais pas de façon aussi tranchée : un peu de noir, beaucoup de rouge ou inversement, la nuance apportée par la narration introspective du personnage principal permet d’emprunter le chemin du réalisme et de mélanger tous ces thèmes à l’envi. On pouvait donc aimer et en même temps souhaiter s’élever socialement sans que l’un n’exclue l’autre ? On pouvait donc se réclamer du clergé ou de l’armée, et viser ou critiquer les deux en secret et oser s’adapter et fréquenter le haut panier de la société ? Entre hypocrisie et opportunisme, dans tous les cas, la critique ouverte ou laissée à l’interprétation du lecteur par le narrateur à cet égard fait preuve d’une certaine forme d’honnêteté intellectuelle voire de courage dans cette vision réaliste proposée de la lecture du contexte socio-politique dans lequel STENDHAL évoluait, certes clairement imprégné de sa ferveur bonapartiste en admiration pour le chef militaire mais déçue du despote.

A ce sujet, la découverte d’un accès rendu possible à l’Histoire, la grande, à travers le suivi de la « petite » fut de l’ordre de la révélation en découvrant cet ouvrage. Et depuis ce jour-là, pousser la porte de la littérature classique n’a plus rimé avec contrainte scolaire ni Baccalauréat. Et a été le déclencheur d’une lecture effrénée de toutes les œuvres du XIXe et du XXe siècle que la bibliothèque de mes parents tenait à ma disposition. Un brin lassée par le Romantisme, le réalisme de Stendhal puis de ses successeurs représente encore aujourd’hui un symbole fort, celui de l’étincelle qui a allumé ma grande passion pour la lecture.

Enfin, grâce à cette œuvre finalement à visée autobiographique qui a au départ puisé son inspiration dans un fait divers devenu l’ « affaire Berthet » mais qui utilise la peau de ses personnages comme outil de transposition romanesque, j’ai pu savourer la dimension initiatique liant cette quête de soi au rapport à la société au sein de laquelle on évolue.

Et à travers elle, cette quête du bonheur (devenue Beylisme) et l’énergie consacrée que STENDHAL fait passer par la protection vis-à-vis de cette même société, par l’écriture qui aide à analyser et à accéder à une connaissance et conscience progressives de soi quitte à prendre de la distance par le fait de romancer, par la recherche constante pour chacun de sa propre vérité et par la remise en question de ses convictions si l’y conduire le nécessite.

Depuis sa lecture, j’ai ainsi gardé en tête comme précieuse et guide, cette phrase de l’auteur qui définit le roman comme « un miroir que l’on promène le long d’un chemin ».

* Le liseur du 6h27 * Jean-Paul DIDIERLAURENT

* Le liseur du 6h27 * Jean-Paul DIDIERLAURENT

La lecture en résistance. Un roman touchant et singulier

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A la recherche de bouquins oubliés dans les rayons de ma bibliothèque, ce poisson qui avait l’air de tourner dans son bocal a titillé ma curiosité ! Et sans regret car ce fut une lecture ponctuée de sourcils froncés et d’yeux écarquillés… Quelle singularité, quelle imagination ! Et quand le thème décline l’amour du livre dans toutes ses dimensions, ça ne peut que nous embarquer !

Ce cher Guylain, employé d’une usine où la Chose broie pour les recycler les livres laissés pour compte, résistera à leur disparition en récupérant les pages épargnées de cette boue grise qu’il doit récurer chaque soir sous le regard patibulaire de son patron intransigeant. Heureusement, ce quotidien démarre chaque matin et se met en pause chaque midi par l’accueil d’Yvon et de ses tirades, ce gardien fou de théâtre qui ne s’exprime qu’en alexandrins.

Il les fera vivre ces pages égrainées et sans lien les unes avec les autres à travers sa voix qui viendra bercer les passagers du RER de 6h27 du lendemain et les surprendra de sujets qu’il découvre lui-même chaque matin. Comme il maintiendra en vie son ami Giuseppe à la recherche de toutes les publications d’un livre bien particulier. Et toujours aux côtés de son cher Rouget de l’Isle, un poisson rouge qui a presque les neuf vies d’un chat.

De pages en rencontres et de clé USB en glycines, le voilà plongé avec les mots des autres au cœur de ces vies qui ont tant besoin de les écouter. Jusqu’à ce que les mots d’une autre en particulier vienne le chercher. Dans son monde, on compte les carrelages et on s’exprime en tantologies. Je vous laisse découvrir …

Heureuse donc d’avoir partagé ces moments de poésie et de tendresse tous liés par ce besoin d’humanité, ces bulles de légèreté, ces liens de solidarité dans un monde parfois trop brusque pour le subir sans bouger. Une lecture rapide et agréable.

 Et vous, l’avez-vous lu ? Qu’en pensez-vous ? Ça vous arrive de lire à haute voix vous aussi ?