* Le lambeau * Phillippe LANÇON

par | 28 Mai 2020 | Lecture | 0 commentaires

Quand les mots pansent les maux.

Une plume magistrale au carrefour du journalisme et de la littérature.

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L’horreur et la violence de l’attentat perpétré contre Charlie Hebdo se vivent d’abord de l’intérieur, puis… La précision avec laquelle Philippe lançon va se livrer à cet exercice d’écriture sortie de son contexte professionnel du journalisme mais en en étant pourtant tellement imprégnée, nous plonge au cœur de cette tornade à la fois publique et intime en excellant dans cette capacité de mise à distance et d’analyse de chaque étape de sa descente aux enfers et de sa reconstruction ensuite.

Une mise en lumière extraordinaire sur l’obscurité de cette période qui va durer des mois, des années, une vie.

Il écrira ce livre trois ans après les faits mais chacun d’eux est relaté et décortiqué avec cet art de mettre en synergie la méthode et la précision propres au journalisme avec la poésie et la force de  métaphore et autres figures de style, de celui qui vise à rendre intelligible la compréhension de l’incompréhensible par des images qui parlent à chacun.

Le 7 janvier 2015, Philippe Lançon aurait pu être ailleurs mais cette scène sans cesse répétée et rejouée dans son esprit de poser son vélo à proximité de l’entrée des locaux de Charlie, de décider de passer à Libération ensuite, sera cruciale dans la distribution du temps et des évènements. Il était donc là quand elles ont débarqué, ces « jambes noires », la seule chose qu’il ait vu des terroristes depuis sa position couchée au sol. Il a en revanche bien eu le temps de voir tout le reste. Ces corps sans vie et disloqués de ses collègues, sanguinolents, disséminés, leur position, un arrêt sur image gravé. On se souvient et se souviendra à jamais des victimes, les dessinateurs Cabu, Charb, Honoré, Tignous et Wolinski, la psychanalyste Elsa Cayat, l’économiste Bernard Maris, le policier Franck Brinsolaro qui assurait la protection de Charb, le correcteur Mustapha Ourrad, Michel Renaud, cofondateur du festival Rendez-vous du carnet de voyage invité pour l’occasion, et Frédéric Boisseau, un agent de la société Sodexo, chargée de la maintenance du bâtiment. Un gardien de la paix, Ahmed Merabet, sera également tué sur le boulevard Richard-Lenoir par l’un des deux criminels, au cours de leur fuite. Douze personnes assassinées et onze blessées, dont quatre grièvement : Philippe Lançon fera partie de la deuxième catégorie et devra faire, lui, avec cette balle qui l’a atteint au dernier tiers du visage, et le traumatisme qui l’entoure. Un fil rouge pour la suite qui l’attend. Enfin un fil, une corde, un rasoir, un bâton, une massue.

Arrivé en lambeaux et reconstruit petit à petit des lambeaux de lui-même. Le chapitre 15 éponyme du titre de son roman est bien là pour nous le rappeler. Le récit de son passage dans les différents services de l’hôpital Pitié Salpêtrière puis aux Invalides enchainera ses multiples descentes et remontées du bloc chirurgical, la vie en chambre, les bruits de couloir. Et comme un symbole, dans ces voyages entre le premier étage et le sous-sol, les alternances du moral, de la conscience, de l’envie ou de l’anesthésie qui paralyse, des émotions accompagnant les allées et venues de ses amies, amours, membres de la famille, collègues.

L’observation fine et précise de l’équipe soignante qui évoluera autour de lui, tantôt dans sa dimension purement professionnelle, tantôt dans l’humanité de ses confidences personnelles, traduit une gratitude sans limite à ceux qui étaient là et qui l’ont vu arriver, se relever, retomber parfois, s’accrocher, lâcher, reprendre corps et esprit. À ses gardes du corps aussi.

Dans ce contexte de huis clos qui évolue doucement vers un retour au « monde d’après » comme il tient à le nommer, les thèmes sont nombreux et fouillés avec une approche à la fois psychologique et pragmatique sans concession, ni avec lui-même, ni avec les autres. Le rapport au temps, à l’être et au devenir, à la douleur, à la conscience de soi dans cet avant-pendant-après, à la solitude, à la mémoire, au silence et à l’utilisation des mots quand un tuyau empêche toute communication verbale, à l’écriture urgente sur une ardoise Velléda donc puis journalistique quand elle est à nouveau de circonstance. Tout est passé au crible avec une précision chronologique hors pair. Et pourtant avec une humilité à faire pâlir les plus orgueilleux, sans jamais laisser gagner la haine ni céder à la tentation de la stigmatisation, bien au contraire. L’optimisme et la relativisation s’affichent comme des alliés précieux et crèvent l’écran de cette toile pourtant bien dense en épreuves et en souffrances. Et avec eux, cet esprit Sartrien qui lui fait écrire page 319 : « C’était la modestie et la gravité de mon état, non sa grandeur, qui devaient me redresser ».

Il sera beaucoup question de références littéraires lumineuses et d’une diversité éblouissante toujours semées pour éclairer le chemin du récit, de même que la musique en passant par le jazz ou le classique, la peinture aussi. Un vrai feu d’artifice culturel qui là aussi fait briller chaque mot, chaque référence, dans cette traversée nocturne.

Je n’ai jamais autant craint de rentrer dans un livre et autant regretté d’en sortir. La curiosité fut plus forte pour atteindre la première étape, les émotions m’ont plusieurs fois assaillie puis submergée en tournant les dernières pages. J’en suis ressortie vivante avec lui, de cette écriture qui empêche de respirer quand il cherche sa propre respiration, qui transmet la douleur au moment où ses multiples greffes de visage l’atteignent et le griffent, qui font battre le cœur plus fort quand il se lève et se relève mentalement puis physiquement, tout doucement. Ce livre est une ascension de montagnes russes qui ne laisse pas indemne mais dont on ressort plus fort et grandi avec lui sans la naïveté toutefois de penser que tout est derrière, que tout est gagné.

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 Citation p. 301, éditions Folio :

« Je me demande s’il faut avoir vécu ça pour obtenir du monde cette espèce de grâce, débarrassée de tout passif, de tout actif, simplement liée à quelques mouvements, quelques regards, à peine quelques mots. »

 Citation p.364, éditions Folio :

« J’étais, comme jamais, reconnaissant à mon métier, qui était aussi une manière d’être et finalement de vivre : l’avoir exercé si longtemps me permettait de mettre à distance mes propres peines au moment où j’en avais le plus besoin, et de les changer, comme un alchimiste, en motif de curiosité. »

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