* L’extase du selfie * Philippe DELERM

par | 15 Mai 2020 | Lecture | 1 commentaire

Toute l’humanité tient dans un quotidien. Une plume exceptionnelle au service d’un regard auquel rien n’échappe

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Quel bonheur de retrouver la verve de Philippe DELERM, toujours au rendez-vous des petits riens qui deviennent absolument tout !

Découvert comme beaucoup avec « La première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules » (1997, éditions Gallimar) grâce aux jolis conseils d’une amie chère, je suis directement tombée dans le flacon et belle en fut l’ivresse. Jamais dessoulé ensuite avec les suivants et particulièrement enivrée de « Ma grand-mère avait les mêmes : les dessous affriolants des petites phrases » (2008, éditions du Seuil) ou « Et vous avez eu beau temps » (2018, éditions du Seuil) pour ne citer qu’eux.

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Chaque mot s’affiche décortiqué, fouillé, ciselé, modelé dans ses profondeurs en quête du premier et du deuxième sens de chacun et de tous ensemble réunis dans ces expressions pourtant si convenues. En perpétuelle recherche du jeu que cache ces mots, entre tour de passe-passe et une partie de cache-cache, les mots de Monsieur DELERM viennent convoquer la perfection de ces petits moments qui ont pris, en un instant, la place des grands. Comme un œil qui se serait fermé puis rouvert sur une autre réalité du quotidien illuminée à travers le miroir des mots, mise en lumière, révélée dans chacun de ses contrastes tel l’objectif émotif qui donne vie au moindre mouvement capté par sa lentille.

Nous pensions vivre des moments uniques, ou plutôt ne pensions pas que les vivre tenait autant d’importance. Or l’intensité du rituel ou des habitudes réside sans doute dans cette répétition sans conscience. Assister à leur consécration en leur dédiant le poème de leur présence leur donne à nouveau toute leur dimension, les révèle à nous en les faisant émerger de notre intériorité. Et avec elle sa beauté : oui nous les connaissons bien et les avons en commun ces petites manies, ces expressions, ces réflexes de langage. Comme il devient doux et risible à la fois alors de se rendre compte que nous partageons autant de choses et autant de moments en regardant ailleurs et observant ceux des autres, au risque d’oublier un temps que la vie grandit dans les petits bonheurs du moment présent.

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A l’assaut donc de ses jumelles bien ajustées, l’auteur nous emmène cette fois-ci au pays du symbolique « selfie », avec un titre évocateur d’une pratique largement répandue, risible parfois, dénoncée par certains, et qui mettrait en extase ceux de ses pratiquants au culte narcissique parfois bien ancré.

Quand les pages se tournent, la scène de tous ces gestes du quotidien apparaît, celle qui dévoile beaucoup de nous, de nos émotions du moment sans pourtant n’avoir jamais établi un lien aussi évident entre eux précédemment. Toute la puissance des mots et de l’union de chacun avec l’autre nous embarque dans cette chaîne d’évidences qui n’avait certainement pas été à ce point analysée par ceux qui sont bien trop occupés à se regarder.

Quel talent aussi de réussir à associer tant de vérités et d’humour à la fois, car les mots ont ce pouvoir de dire, de dénoncer, et surtout d’en rire ! Oui, l’espièglerie de l’observation vient nous titiller, depuis cette manie de garder un verre à la main sans le boire en soirée pour se donner de la contenance, à celle de toucher le haut de sa chaussette avec son index en pleine discussion cravatée et redéfini par l’auteur comme le « prurit de l’autosatisfaction », en passant par celle de regarder l’autre sans vraiment s’engager cédant au simple plaisir de se miroiter dans les yeux d’en face. Que dire du pointeur du boulodrome ou de ceux qui se lancent dans un pliage de draps, de la nostalgie du coup de hanche au flipper ou la place actuelle du vapotage ? Tant de sujets qui nous rapprochent et nous relient, tantôt au passé, tantôt au présent, et surtout les uns aux autres.

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Aujourd’hui je referme ce livre le sourire aux lèvres et la certitude que je ne ferai ou n’observerai plus jamais ces gestes sans l’émotion et la pétillance du regard que chaque mot de Philippe DELERM a donné à ce champagne de la vie quotidienne. Et vous, qu’en pensez-vous ?

  • 🍒•  Petit extrait / p.106, chapitre éponyme du titre « L’extase du selfie »

« Les psychologues se régalent. Il y a tout leur arsenal, le ça, le je, le moi, dans ce théâtre du reflet. Mais quelle part de moi dans tout ce jeu ? Est-ce qu’on s’invente un peu à s’éloigner de soi, à étendre son bras ? Est-ce qu’on s’approche à s’écarter – est-ce qu’on existe ? »

  • 🍒•  Petit extrait / p.50, chapitre « Passer la main sur un livre »

« Nous savons tous deux que le livre est fait pour dépasser nos vies, nos rituels, et nos soirées ensemble. On passe la paume de la main sur la couverture. Il n’est pas encore tout à fait à moi. Sans le regarder, je touche et je pressens. Déjà c’est lui qui me possède. »

1 Commentaire

  1. Chantal

    Vraiment envie de boire une coupe de ce « champagne de la vie quotidienne »
    Belle invitation je n’y résiste pas

    Réponse

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