* Réparer les vivants * Maylis DE KERANGAL

* Réparer les vivants * Maylis DE KERANGAL

Faire le deuil d’un enfant en le faisant vivre autrement. Le don d’organes romancé avec une précision de haut vol.

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Dans l’attente de voir le battage médiatique retomber après la sortie de ce roman et émerveillée par la culture et la verve de son auteure à travers une interview récente sur France Inter, j’étais en ébullition lorsque le moment fut venu de me plonger dans ce livre à corps perdu. Peut-être que par ce procédé, trop d’attentes ont été à l’origine de mon recul dans l’adhésion à cette histoire. Ou une histoire de moment.

Simon Limbres est un jeune lycéen qui partage sa passion du surf avec ses acolytes Christophe Alba et Johan Rocher au volant de leur van, autoproclamés les Trois Caballeros ou les Big Wave Hunters en quête de spots et de sensations dignes des surfeurs planétaires qu’ils admirent dans leur magazine dédié. Un ride de trop, un retour de ride plutôt, et le trajet se termine pour Simon dans le SAMU en direction du service de réanimation de Pierre Revol et de son équipe, dont Cordélia Owl, nouvelle au bataillon.

Scanners, examens, lésions irréversibles, mort cérébrale : les parents, Marianne et Sean (puis la famille et les amis), seront rapidement plongés dans les méandres d’un jargon technique, froid, violent et face à une course-poursuite glaciale contre le temps, contre eux-mêmes, contre leur enfant peut-être, comment savoir ? Comment prendre les bonnes décisions ? Qu’est-ce qu’une bonne décision quand l’enfant est là mais ne l’est déjà plus ? Comment prendre une décision commune quand les émotions et leur expression sont si différentes dans le couple, quand il n’est plus question de compromis ni de nuance ?

L’heure est en effet à se positionner sur une autorisation de transplantation cardiaque. Comme un symbole, ce cœur, siège des émotions, pourrait migrer vers le corps d’un autre avant de laisser partir définitivement celui de Simon. À l’image d’un électrocardiogramme et de l’onde OPQR, les temps s’accélèrent puis s’étirent et ne cessent jamais de trahir la respiration qui suffoque, qui redescend puis qui reprend un rythme presque normal avant de s’emballer à nouveau, en échos aux battements cardiaques de chacun.

La tête tourne parfois, les descriptions des approches éthiques du sujet et des performances médicales du service affluent en nombre avec un vocable d’une précision chirurgicale digne des plus hautes sphères de cette médecine spécialisée. Les contraintes de temps et les paradoxes qu’elles imposent sur la gestion émotionnelle et spirituelle de la situation sont tous convoqués dans ce récit brillant servi par une écriture d’une richesse et d’une densité inouïes.

Et justement, la fulgurance, la précision et la justesse de chaque mot, chaque expression, chaque phrase, chaque ponctuation sont venues à bout de ma respiration et de ce que l’émotion suscitée pouvait faire supporter à mon esprit. Peut-être une histoire de mauvais moment (un début de confinement appelait-il plus de légèreté ?), peut-être une histoire de rencontre ratée alors que je suis passionnée par le soin, peu importe. Je n’ai pas réussi à aller au bout tellement la précision m’a renvoyée à une forme de froideur que je ne m’explique pas encore. Mais telle que rouvrir ce livre à la page où je l’avais laissé m’est devenu impossible.

Pour autant, je reste persuadée de la haute qualité de cette fine écriture et du traitement de ce sujet qui met côte à côte la mort avec la vie dans une justesse et un réalisme hors pair.

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 Citation p.44, éditions Verticales :

« […] l’arrêt du cœur n’est plus le signe de la mort, c’est désormais l’abolition des fonctions cérébrales qui l’atteste. En d’autres termes : si je ne pense plus alors je ne suis plus. Déposition du cœur et sacre du cerveau – un coup d’état symbolique, une révolution. »

* Désolée, je suis attendue * Agnès MARTIN-LUGAND

* Désolée, je suis attendue * Agnès MARTIN-LUGAND

Quand le travail prend toute la place qu’on lui donne. Un roman qui suscite la réflexion.

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 Le constat de l’addiction au travail d’une personne est comme la part émergée de l’iceberg que l’on se contente d’admirer du pont du bateau qui la regarde : plonger à la source pourrait parfois briser la glace et la délivrer. Tel paraît être en tout cas le point de vue bien amené de l’auteure et des personnages qui se partagent cette histoire.

En effet, rien ne prédestinait Yaël à une telle implication professionnelle si l’on en croit le récit de sa période estudiantine au contact de son groupe de potes de toujours, et sa sœur jamais bien loin. Mais les temps ont changé, elle ne se laisse aucun temps de respiration pour autre chose que sa mission puis sa carrière d’interprète au service d’une agence de renom, gérée par un patron on ne peut plus exigeant et à la fois compréhensif, cyclothymique mais finalement clairvoyant. Cette volonté de lui prouver à lui, à elle, qu’elle est à la hauteur, piétine tout effort à destination de sa famille qui la réclame pourtant sans relâche, de sa sœur devenue maman à ses parents. Au détriment également de son groupe d’amis d’enfance qui a connu lui aussi quelques rebonds dans l’existence. Le corps a ses limites, le passé aussi. Yaël devra donc y faire face comme elle le peut et pourquoi pas se laisser rattraper, faire une pause, se remettre en question, ne plus se dissimuler pour chaque demande de rendez-vous personnel derrière la fameuse excuse du « désolée, je suis attendue », mais jusqu’à quel point…

La question de l’addiction au travail et des motifs qui en seraient la cause partent du postulat que cette attitude campe dans l’excès et constitue une source de déséquilibre physique et psychologique de la personne malgré elle. Or rien n’est moins difficile que de porter un jugement sur une situation qui s’éloigne de la nôtre sans risquer de tomber dans une forme d’acculturation sociétale. La quête du bonheur, la recherche de l’équilibre entre la dimension personnelle et professionnelle, et toutes leurs déclinaisons, s’affichent aujourd’hui comme le Graal à décrocher pour vivre heureux. Telle une injonction à l’image de « mange ! » ou « dors ! », la définition du bonheur s’affirme de plus en plus comme unique et universelle. Sortir de ces sentiers éloignerait les gens du droit chemin que d’autres ont fixé. Alors comme une mission humanitaire de proximité, il faudrait à tout prix rallumer la conscience de celui qui s’en écarte.

Pourtant… malgré ma position de fervente combattante pour l’équilibre, je me garderais bien aujourd’hui d’expliquer à qui que ce soit qui ne manifeste ni envie, ni besoin, ni souffrance de son état, comment atteindre son « bonheur ». Car chacun dispose de sa définition propre, de sa vie, de son passif, de ses failles, de ses besoins du moment qui changent et évoluent. Chacun met aussi en jeu des mécanismes de défense pour se détourner de ces questions qu’il serait bien présomptueux voire dangereux de vouloir faire tomber à tout prix, pour imposer une vérité toute personnelle et s’affirmant comme universelle.

Ce roman a donc la qualité d’ouvrir le débat sur le sujet de la place du travail dans la vie de chacun. Il est également agréable à lire dans l’attachement qu’il crée à ses personnages et à cette bande d’amis-famille débordés par leur bienveillance parfois mal orientée. Même s’il est cousu de fil blanc sur l’issue que l’on imagine dès le départ, les évènements qui viennent ponctuer les virages du passé et donc du présent sont éclairants et bien amenés.

L’écriture d’Agnès MARTIN-LUGAND est toujours aussi fine et ancrée dans les émotions de ses personnages, alternant dialogues et récit dans un rythme agréable à lire, pour passer un bon moment. Il manque tout de même et à titre très personnel une dimension plus philosophique, distanciée, métaphorique dans le récit pour le ponctuer et l’éloigner de lui-même afin de laisser la place au lecteur de se faire son propre jugement.  

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Citation p.371, éditions Pocket :

« Je suis comme ça, je ne peux plus revenir en arrière. J’ai changé, j’ai grandi avec mon travail, et j’ai fait des choix pour garder la tête hors de l’eau. »

* Les Étincelles * Julien SANDREL

* Les Étincelles * Julien SANDREL

Quand une famille meurtrie règle ses comptes avec le passé, la quête de la vérité se fait justicière.

Un roman idéaliste et léger pour un sujet profond.

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Après avoir découvert et réellement apprécié la plume de Julien Sandrel avec La Chambre des Merveilles (2018), et après avoir pris connaissance des avis dithyrambiques sur ce dernier roman, j’avais hâte de retrouver l’écriture de cet auteur et y suis entrée curieuse d’en découvrir le fond du sujet. Effectivement, le thème abordé est tout autre et sur ce point il a le mérite de se renouveler.

En effet, nous suivons le chemin de Phoenix, jeune fille âgée de 23 ans entourée de sa mère, sa grand-mère, son frère, tous réunis et heurtés de plein fouet par un évènement ayant touché leur père, Charlie, scientifique de renom. Il a laissé derrière lui autant d’incompréhension et de colère que cette envie de tourner la page.

Mais la découverte d’un message mystérieux à l’occasion d’une fouille des affaires laissées par ce père remettra la jeune fille, sa famille et quelques rencontres faites sur le terrain d’un petit boulot loin d’avoir été choisi par hasard, sur le chemin qu’il avait tracé, malgré tout.

L’innocuité d’un fameux produit chimique vendu à l’international, censé aider les agriculteurs dans leur quête de productivité serait remise en cause. Un sujet que le père aurait étudié dans le passé aux côté d’une mystérieuse femme disparue depuis.

Entre la quête de la vérité familiale et celle de la justice sanitaire et environnementale, les chemins vont se croiser, les personnes s’accompagner, les âmes se lier. N’est pas Clear et Lumière qui veut, lanceur d’alerte non plus…

L’intention de l’auteur visant à attirer ses lecteurs sur un sujet d’actualité et fondamental pour la survie de notre planète n’est pas sans rappeler les éternels combats de David contre Goliath qui se jouent chaque jour sur le terrain de la protection environnementale et humaine contre les pressions économiques et les lobbies financiers touchant au monde paysan et agricole. Ce même monde qui nourrit la planète et chacun de nous. Rendre accessible ce thème grâce à sa personnification en Phoenix (qui porte bien son nom effectivement) était une jolie porte d’entrée.

Cependant, je ne ressors pas transie de cette lecture qui ne m’a pas vraiment embarquée aux côtés des personnages malgré leur volonté et leurs courages. Le déroulement et la suite m’est vite apparue comme évidente et je n’ai pas eu de réelle surprise quant à l’issue, y compris à l’occasion de certains faits se voulant rebondissements.

L’écriture est fluide et aisée à suivre certes, mais il m’a manqué une certaine profondeur dans le traitement des personnages, de leur psychologie, de leurs nuances comme s’ils n’avaient en eux qu’un côté clair ou un côté sombre à quelques exceptions près. L’impression aussi que le déroulé temporel était sans cesse accéléré pour arriver rapidement aux faits marquants, sans fouiller ces temps intermédiaires essentiels à mon sens à une introspection du lecteur et de l’auteur même, par le biais de questionnements alternatifs, d’autres voies à explorer, d’un style plus figuré, imagé, métaphorique.

En conclusion, et comme chaque livre sait aller trouver son lecteur, je comprends tout à fait l’engouement qu’il a suscité chez certains et je m’en réjouis. Il est plein d’optimisme, de messages positifs allant dans le sens de cette envie de changer les choses par plus de transparence et de justice, de silences levés et de poings brandis, de combats à mener.

Mais personnellement – et je profite de cet article sans souhaiter stigmatiser l’auteur que j’affectionne particulièrement pour son premier roman par ailleurs – cette tendance actuelle à surinvestir la catégorie du « feel good », devenue marketing à mon sens, et se situant sans doute au carrefour du développement personnel et de la romance, me satisfait de moins en moins.

On peut se sentir bien à chaque rencontre livresque. Peu importe sa catégorie. Certains ne vibrent qu’avec les polars, d’autres ne s’évadent qu’en fantasy. D’autres encore ne se sentent mieux qu’après avoir pleuré les drames des personnages plutôt que les siens propres. Chaque livre peut rendre heureux, et pas forcément parce qu’ils se finit bien dans le meilleur des mondes, qu’il est résolument ancré dans un optimisme absolu, ou que les personnages sont des justiciers entendus, uniquement définis par leur bonté d’âme et leurs réussites à toute épreuve.

Parfois un livre sombre et torturé réveille aussi, redonne vie, fait du bien. L’impact est personne-dépendant, il n’y a pas d’automatisme, pas ordonnance. Il y a surtout autant de livres qui procurent une forme de bonheur que de lecteurs et de contextes qui le permettent.

Or aujourd’hui, j’ai le sentiment – mais peut-être est-il biaisé – que galvauder cette catégorie de romans en la réduisant aux lectures dites « faciles » (dans le sens que la fluidité de l’écriture devient une qualité primordiale au détriment d’autres aspects) ou – et j’ai même entendu ça dans un live récemment qui m’a laissée sans voix – considérées comme des « lectures de bonne femme » (dixit la chroniqueuse, j’espère pour faire réagir), risque même, à terme, de nuire aux auteurs que l’on enferme dedans, rangés dans cette case et lus avec ce fond de subjectivité.

Je comprends l’intention de départ et l’idée d’associer le bien-être à la légèreté. Je ne me refuse aucun livre qui s’en défend et d’ailleurs La chambre des merveilles portait bien son nom !

Mais ce raisonnement me semble parfois réducteur. Un livre dispose de ce potentiel bénéfique, même si sa couverture n’est pas publiée à coups de couleurs vives ou de graphismes gourmands. Et inversément. A condition à mon sens que la densité morale/psychologique/sociale du sujet ne soit pas sacrifiée pour autant, ou du moins opposée à toute idée de légèreté ou de fluidité justement (sujet, histoire, personnages peu importe le nombre de pages, je ne parle pas de densité matérielle). Pourquoi les opposer ? Ça veut dire quoi aujourd’hui une « lecture facile » comme on le lit bien souvent dans des chroniques ? Est-ce qu’on ne finirait pas par confondre le fond et la forme ?

Je ne sais pas, je pose la question. Je m’interroge. Et je me demande aussi quelle est la position des auteurs qui s’en défendent finalement. L’idée n’étant pas d’intellectualiser ni de dénigrer, bien au contraire. Je ne voudrais simplement pas que nous, lecteurs, devenions consolecteurs sans réfléchir à l’influence du marketing sur notre façon d’aborder le livre et que nous restions toujours vigilants à faire révérence au travail de Titan de chaque écrivain(e) indépendemment des injonctions que l’on reçoit parfois sans y être attentif. Il y a peut-être une autre voie d’abord que celle de cocher des cases en amont pour vivre les mots qui sont dedans ensuite… Un avis sur la question ?

Quoiqu’il en soit, je souhaite à celles et ceux que celui-là ravira de passer un excellent moment !

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Citation p.242, éditions Calmann-Lévy :

« J’ai, enracinée en moi, la croyance absurde que la beauté a le pouvoir de protéger celui qui sait la reconnaître. »

* Love me tender * Constance DEBRÉ

* Love me tender * Constance DEBRÉ

L’amour sous toutes ses formes interrogé dans ses contradictions entre regard social et ressenti personnel.

Un roman coup de poing. Qui laisse parfois K.-O.

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Les coups pleuvent dans ce roman de Constance Debré et la première gifle est donnée dès la première page. Les autres s’ensuivront. Pourtant c’est la profondeur de la réflexion autour de la relation mère-enfant confrontée aux besoins de liberté de la femme-mère qui encourage à rester sur le ring.

Avec une écriture d’une spontanéité inouïe et sans doute volontairement à la limite de l’écrit-parlé pour se situer dans un dialogue quasi-direct avec le lecteur, l’auteure vient nous chercher sur le terrain des tabous sociaux et sociétaux en employant un ton à la hauteur de la liberté qu’elle revendique.

Car oui, il s’agit bien d’affirmer qu’une mère n’est pas obligée d’aimer son enfant, de se vouer corps et âme à son bonheur au détriment du sien, à renoncer à toute liberté pour se sacrifier sur l’autel de ses attentes, à modeler sa vie présente sur la préparation de sa vie future à lui, à le muer en trophée de réussite sociale.

Cette nageuse du quotidien au physique musclé, cheveux courts, taouée (je vous laisse le découvrir son tatouage singulier sur le ventre), masculine dans ses tenues vestimentaires, fumeuse, parisienne, pas matérialiste pour un sou, âgée de 47 ans, est maman de Paul, onze ans.

Séparée (mais pas divorcée) de Laurent lorsque leur fils avait huit ans, ils ont gardé ce lien de vingt ans qui permet d’organiser l’alternance et de se retrouver de temps en temps plus ou moins sereinement. Depuis l’annonce selon laquelle « elle est passée aux filles » depuis quelques mois, les rapports vont se tendre. L’animosité grandir. La bataille pour voir son fils finalement durer.

Les temps intermédiaires vont s’allonger et avec lui les périodes et les récits de rencontres et de ruptures, de cette sexualité débridée et de cette quête (ou revendication ?) du non-attachement. De ce statut clamant un droit à la non-maternité aussi au sens que la société lui attribue, et à celui de ne pas souffrir de l’absence, d’accepter l’abandon comme on ferait son deuil d’un enfant vivant, de laisser son fils à une autre vie plutôt que de subir des rendez-vous encadrés par les services sociaux ou d’assister à l’étiolement d’une relation à l’autre devenu étranger dans le regard et distant dans la relation.

Cette lecture n’a pas laissé indemne et sans réaction la plupart de ses lecteurs en reconnaissant la plume acerbe et libre mais en manifestant un malaise quant à l’extrême des mots employés et des vérités criées sur ce fameux rôle de mère que la société nous a confié au point de de défendre ce droit à « l’abandon ».

Or, derrière les mots et les négations, je ne lis pas qu’une liberté inconditionnelle et une absence de souffrance. Au contraire, est-ce qu’affirmer qu’on peut ne pas aimer voire abandonner son enfant pour le laisser à une vie qui correspond mieux à son équilibre ne serait pas une forme d’amour, une forme de déni ou de fuite en avant pour mieux supporter la souffrance et le manque de celui-ci, celle de ne pas correspondre, de ne pas être en mesure de répondre à des attentes, une forme de connaissance de soi qui va à l’encontre de la société et qui conduit à accepter sa propre différence ? Ce procédé n’est-il pas un moyen plutôt qu’une fin en somme ?

Certains y ont vu uniquement le sacrifice de l’enfant au bénéfice de la liberté inconditionnelle de la maman. Pourtant elle a « envie de se jeter par la fenêtre, juste pour échapper à cette ronde », elle dit que « les enfants, ça fait des blessures mortelles », qu’elle avait « mal au ventre un samedi sur deux ».

Chaque lecteur fait avec ses ressentis, son histoire, ses bagages et ses projections. Une chose est certaine, cette lecture ne laisse pas impassible. Et renferme en elle un cri qui porte loin et permet d’ouvrir le débat, les échanges, l’expression des ressentis, quels qu’ils soient. La puissance de ce livre réside sans doute bien là.

Pour ma part, je reste pensive et en questionnement.

Pas tant sur les mots employés, leur sens ou leur portée car leur implication est tellement ancrée que chacun peut interpréter à sa façon, voire même se rassurer s’il le faut en cherchant la lumière derrière le sombre. En repérant la négation de chaque affirmation comme une proposition de lecture opposée, on peut aussi imaginer au fond qu’une personne qui se défend de ressentir la moindre émotion, positive ou négative, manifeste au contraire le fait qu’elle puisse en être pétrie au point de construire d’énormes murailles au pied de cette sensibilité non assumée et mal canalisée lorsqu’elle est mise à jour. Le mécanisme de défense n’est jamais très loin, chercher à le faire tomber menacerait l’équilibre de celui qui s’appuie dessus pour ne pas tomber. La peur est souvent à l’ouvrage de ce côté-ci.

 Mais je me questionne sur l’utilité d’aller aussi loin, de tout placer en contradiction, comme si aucune nuance n’était possible, aucun compromis envisageable vraiment. Jusqu’à l’opposition entre le titre et le contenu, là aussi bien habile.

Par volonté ou par vérité, l’auteure a sans doute souhaité frapper fort pour se faire entendre. Et c’est réussi. Car parfois il ne reste plus qu’à hurler. Loin de rendre la lecture toujours agréable, parfois même longue sur certains passages destinés à nous détourner de la mère pour découvrir les frasques de la femme, ce roman ne laisse pas sans réaction ni sans envie de prendre parti, et c’est là toute sa force : il a réussi (parmi d’autres naturellement) à remettre sur le devant de la scène le tabou en lien avec le mythe de la mère parfaite, parfois à l’extrême mais avec le mérite de provoquer le débat avec une parole libre. Et c’est bien là un des rôles primordiaux de la rencontre du livre… Après tout, lorsque le sujet est sensible, peut-on toujours aller chercher le compromis ? Face à la submersion des émotions, rien n’est moins sûr, effectivement.

Curieuse d’avoir vos avis sur le sujet, sur le livre, sur vos ressentis. N’hésitez pas !

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Citation p.113, éditions Flammarion :

« Je ne suis pas une mère. Bien sûr que non. Qui voudrait l’être ? A part celles qui ont tout raté. Qui ont tellement échoué dans tout qu’elles n’ont trouvé que ce statut pour se venger du monde. »

* Le liseur du 6h27 * Jean-Paul DIDIERLAURENT

* Le liseur du 6h27 * Jean-Paul DIDIERLAURENT

La lecture en résistance. Un roman touchant et singulier

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A la recherche de bouquins oubliés dans les rayons de ma bibliothèque, ce poisson qui avait l’air de tourner dans son bocal a titillé ma curiosité ! Et sans regret car ce fut une lecture ponctuée de sourcils froncés et d’yeux écarquillés… Quelle singularité, quelle imagination ! Et quand le thème décline l’amour du livre dans toutes ses dimensions, ça ne peut que nous embarquer !

Ce cher Guylain, employé d’une usine où la Chose broie pour les recycler les livres laissés pour compte, résistera à leur disparition en récupérant les pages épargnées de cette boue grise qu’il doit récurer chaque soir sous le regard patibulaire de son patron intransigeant. Heureusement, ce quotidien démarre chaque matin et se met en pause chaque midi par l’accueil d’Yvon et de ses tirades, ce gardien fou de théâtre qui ne s’exprime qu’en alexandrins.

Il les fera vivre ces pages égrainées et sans lien les unes avec les autres à travers sa voix qui viendra bercer les passagers du RER de 6h27 du lendemain et les surprendra de sujets qu’il découvre lui-même chaque matin. Comme il maintiendra en vie son ami Giuseppe à la recherche de toutes les publications d’un livre bien particulier. Et toujours aux côtés de son cher Rouget de l’Isle, un poisson rouge qui a presque les neuf vies d’un chat.

De pages en rencontres et de clé USB en glycines, le voilà plongé avec les mots des autres au cœur de ces vies qui ont tant besoin de les écouter. Jusqu’à ce que les mots d’une autre en particulier vienne le chercher. Dans son monde, on compte les carrelages et on s’exprime en tantologies. Je vous laisse découvrir …

Heureuse donc d’avoir partagé ces moments de poésie et de tendresse tous liés par ce besoin d’humanité, ces bulles de légèreté, ces liens de solidarité dans un monde parfois trop brusque pour le subir sans bouger. Une lecture rapide et agréable.

 Et vous, l’avez-vous lu ? Qu’en pensez-vous ? Ça vous arrive de lire à haute voix vous aussi ?