* Habiter le monde * Stéphanie BODET

* Habiter le monde * Stéphanie BODET

Écrire le deuil comme on franchit une montagne. Et se reconstruire.

Un roman grandeur nature à escalader avec le cœur.

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Tom l’avait initiée à l’escalade, à la nature, au dépassement de soi. Au point de s’y perdre lui-même, d’y sacrifier tout son temps, tout leur couple. Grimper toujours plus haut, toujours plus loin, toujours plus vite. Elle avait tout quitté pour le rejoindre dans leur mazot des Houches près de Chamonix. Ses études, ses amis, sa vie de parisienne. Et puis le fameux coup de téléphone retentit un jour dans la vie d’Emily. Celui que toute compagne ou tout compagnon d’un ou une passionné(e) de la montagne redoute et auquel on se résigne presque fatalement. Il laisse derrière lui ce vide, ce gouffre. L’absence.

Comment faire pour repartir ? Quelle voie emprunter cette fois-ci et sans lui ? Quel virage prendre quand aller tout droit n’est plus permis ?

Le premier sera celui de sa propre quête, en allant le chercher, lui, sur des terres auparavant foulées ensemble, des parois explorées, des cavités où se retrancher. En allant se réfugier dans sa famille dans le sud de la France, l’air des Calanques le rappelait à elle. Alors elle s’est écoutée. Avec la lenteur et le dégrisement face au risque inutile aussi parfois, la vie reprend ses droits. Au point de sentir cette présence réelle monter en elle. Cette présence en plus. Et la confirmation tombe… Elle porte leur enfant.

Puis le second. Alors qu’elle prend la décision de repartir vivre à Paris et reprendre ses études de lettres tout en regardant grandir leur fille, Lucie, les rencontres se multiplient. Des voisins bienveillants, des amis, des collègues. Une opportunité de travailler en tant que rédactrice pour le blog d’un magazine de décoration tombe. Et Mark s’ensuit. Célèbre architecte d’intérieur qu’elle interrogera lors de son reportage en Australie et qui se questionne lui-même terriblement. Sa place, son travail, son rôle. Comment être au monde pour l’habiter ? A moins que ce ne soit l’inverse ? Ils se retrouvent sur toutes ces orientations à définir, redéfinir, préciser, remettre en question, qu’elles soient environnementales, sociétales, philosophiques. D’abord là-bas puis à travers leurs échanges épistolaires après le retour en France d’Emily.

Stéphanie BODET nous emmène en deuxième partie dans le symbolisme du foyer et de la représentation que l’on peut en avoir, ponctué de ces références poétiques et philosophiques qui s’égrènent à chaque début de chapitre. Baudelaire et son rêvoir, Heidegger et ses liens entre habiter et bâtir. Ils sont tous là, et c’est heureux.

Mais elle nous transmet surtout de façon plus globale, cette fois-ci, après « A la verticale de soi » paru en 2016, son amour de la montagne et de l’alpinisme sous un autre angle. Écrire le deuil comme on franchit une montagne. Faire face au vertige créé par le vide tragique de l’être aimé. Franchir chaque étape de l’absence comme on aborderait une voie, par étape, le sommet en fond, en allant chercher chaque prise dans un équilibre fragile, en pensant retrouver l’être absent dans l’ailleurs du passé… et se retrouver soi, finalement. L’auteure qui pratique cette discipline nous fait cadeau de toute sa symbolique et de sa poésie à travers cette belle métaphore de vie, et c’est réussi. Par respiration progressive et patiente, on accueille chaque mot, chaque émotion, en se les autorisant aussi finalement, comme Emily pour qui le voyage se déplace et de géographique, devient intérieur. Et sans nul doute, on la suit.

Un roman fin et positif, rythmé et sensible. Sans sensiblerie.

* Le cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates * Mary Ann SHAFFER & Annie BARROWS

* Le cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates * Mary Ann SHAFFER & Annie BARROWS

Quand la lecture réunit, envers et contre tout.

Un roman tendre et attachant. A lire absolument !

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La lecture occupe une place toute particulière dans nos vies fidèles à lecteurs.com. Mais on ne s’imagine pas à quel point elle a pu jouer ce rôle de bouée de sauvetage en des temps bien plus sombres, d’étoile dans la nuit noire, de seul moyen de partage quand on nous interdit de partager tout le reste. Pour se donner du courage, créer une parenthèse dans la peur, se donner des ailes pour prendre de la hauteur. Ou peut-être que si justement, car il n’est parfois pas nécessaire d’attendre une guerre à l’extérieur pour avoir besoin de se sauver soi-même. Et dans ce cas, l’écho qui résonne à la lecture de ce livre ne peut en être que plus fort !

L’une de ses auteures, Mary Ann SCHAFFER était bibliothécaire et libraire alors que la deuxième, sa nièce, Annie BARROWS était auteure de livres pour enfants. Histoire de planter le décor. Alors un roman oui mais…
Le choix de ce format mêlant essentiellement la voie épistolaire à la retranscription sporadique de quelques échanges directs donne une profondeur d’âme à ce livre et à leurs personnages qui va bien plus loin qu’un échange de lettres simplement retranscrit !

A la fois témoin et acteur, j’avais l’impression d’être à mon tour tombée sur une vieille boîte poussiéreuse remplie de correspondances d’un autre temps, trouvée dans le grenier de mes grands-parents, et ainsi de détenir un trésor entre les mains. Le style choisi nous donne en effet cette impression enthousiasmante de faire partie. D’être rentrée dans ce cercle de passionnés, drôles, courageux et bienveillants. Et qu’il est bien difficile de la quitter !

Au sortir de la deuxième guerre mondiale, Juliet Ashton, jeune journaliste écrivain londonienne cherchait le thème de son prochain roman quand elle se retrouve happée au cœur d’une communauté qui s’est formée et développée sur l’île anglo-normande de Guernesey. A un moment bien précis. Celui pendant lequel elle était encore aux proies à l’occupation allemande et au terrible quotidien qui se partageait entre bombardements, départs en masse des enfants pour l’Angleterre et travail des femmes dans les camps. Happée comment ?

Grâce à ce cher Dawsey Adams d’abord, habitant de l’île, qui lui écrit puis à la suite qui sera donnée à cette correspondance… avec lui, avec d’autres.

Dans le clair-obscur renvoyé par le contraste entre le contexte historique et la chaleur des relations humaines qui se sont nouées dans les coulisses de ce club, le maniement des mots précis et précieux, pudiques parfois et souvent drôles aussi nous permet de profiter sans culpabiliser de cette légèreté inattendue et tellement belle qu’elle nous en voit sortir plus qu’émus.

En quatre mots comme en cinq cents : entrez dans le Cercle ! Vous ne serez pas déçus. Et vous n’éplucherez plus jamais les patates de la même façon.

 

 

* Et puis, Paulette … * Barbara CONSTANTINE

* Et puis, Paulette … * Barbara CONSTANTINE

Un roman plein de vie. Un éloge à la simplicité.

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Lorsque l’orage gronde et que le ciel vire au gris foncé, personne n’est à l’abri d’être éclairé par un rayon de soleil inattendu. Et il n’en devient que plus lumineux, contraste oblige !

Ferdinand en fait l’expérience dans ce roman de Barbara CONSTANTINE, au sens propre comme au sens figuré. En effet, qui lui aurait prédit que Marceline, sa voisine, deviendrait sa colocataire dans sa grande ferme qu’il habite pourtant seul depuis la mort de sa femme et le départ de ses enfants ? Peut-être ses petits-enfants, les Lulus, âgés de 6 et 8 ans, qui transformeront le toit prêt à s’effondrer de la maîtresse de cette chienne que leur grand-père a failli écraser, en perche bouleversante pour celui-ci pourtant peu préparé et tout engoncé dans ses grands principes et ses manières un peu bourrues.

Qui dit champêtre dit papillon et son effet ne se fait pas attendre. La ferme reprend vie avec, derrière, l’arrivée de Guy, son meilleur ami veuf, des sœurs Lumière proches de l’expulsion, d’un étudiant et j’en passe… et puis Paulette. Chacun a son âge, son passé, son quotidien, son animal parfois, ses difficultés, sa grandeur d’âme, ses peurs, sa générosité, ses envies, ses manies. Alors il faut réapprendre à composer, à accepter, à écouter. Et à laisser vivre. Dans le respect de chacun.

Avec la force de la simplicité dans la narration de celle qui observe une toile se retisser lentement, ce roman nous invite à entrer dans le jeu des rebonds que la vie nous offre parfois à travers la rencontre de l’Autre, qui de différent devient complémentaire. Pour mieux vivre le quotidien sans le poids de la solitude. Comme un joli tableau de ce que la vie intergénérationnelle peut insuffler, l’auteure nous plonge dans une fresque légère sans être simpliste d’une autre façon de vivre guidée par la solidarité.

L’alternance entre les descriptions et l’emploi fréquent du discours direct nous immerge et nous donne envie de faire partie de cette communauté qui se forme malgré elle et à la croisée des générations, des blessures, des styles de vie. Ancrée autour et dans un paysage de campagne comme un symbole, celui de la terre, du terreau, du berceau qui permet la repousse des racines. Et un jour d’éclore. A nouveau.

Ce roman se lit vite, un peu trop vite même. Il laisse tout de même cet arrière-goût sucré qui, sans en faire un monument de littérature, dure suffisamment longtemps pour créer une empreinte romanesque agréable et chaleureuse que l’on a envie de partager !