* La commode aux tiroirs de couleurs * Olivia RUIZ

* La commode aux tiroirs de couleurs * Olivia RUIZ

Quand le passé raconte le présent d’une magnifique réunion de famille, les mots se vivent avec l’intensité d’un flamenco : ils tapent du pied et donnent le frisson au plus profond de soi-même

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Ces petites boîtes à qui l’on confie des bouts de vie, vous connaissez ? Celles que l’on remplit de « je garde ce caillou, ce ruban, ce bout de papier froissé, en souvenir, on ne sait jamais » ? Mais l’Abuela savait, elle..

Ici ce sera des tiroirs qu’on ouvre et dont on découvre le contenu avec la narratrice qui est aussi l’autrice suite au décès de cette chère grand-mère. Récit de vie, fiction, peut-être un peu des deux quand la seconde vient au secours des silences, des non-dits, voire des mensonges du premier..

Et qu’elle est haute en couleurs cette histoire de vie que l’on déroule comme une pelote rouge et or à la lumière de la grande Histoire : celle de l’Espagne blessée par le franquisme, de l’exil de ses populations dans des conditions inhumaines, de la douleur de ses combattants vaincus et de leurs enfants qu’il faudra pourtant protéger. Lorsqu’on passe la frontière, tous deviennent immigrés, et avec ce statut, son lot d’exclusions et de bassesses quand le pain manque et que l’étranger devient une menace qui obligerait à le partager. Tous souffrent et parfois la douleur reste au-dedans, au chaud avec les mots.

Cette chère Abuela, pleine d’amour autant que de lucidité, faisait donc partie de ces taiseuses du passé. Peut-être que ça lui permettait de continuer à avancer le menton levé dans son présent. Comme Leonor, Carmen, Madrina, Pepita, André et tant d’autres.

Mais la conscience de la transmission familiale était pourtant bien là : la commode aux tiroirs de couleurs parlera donc pour elle quand elle ne sera plus. Tout un symbole.

Une enveloppe, des objets et le temps vient pour la narratrice de savoir enfin, de comprendre, de vivre les événements d’une famille chahutée, éclairée par une autre lumière devenue étoile filante.

Tant de sensibilité dans cette écriture à la fois attendrie et impliquée que lucide et reconnaissante. Envers ces femmes car il s’agit beaucoup d’elles, ces quatre générations qui s’épaulent et se protègent sans toujours trouver les mots ni les gestes auxquels on pourrait s’attendre. Des figures de courage, de combativité, de puissance, de beauté. Dans la maternité ou l’amitié, la fraternité ou la citoyenneté. Qu’elles sont fortes de leurs fragilités ces mères, sœurs, amies, voisines. Les hommes sont là oui, avec leur blessures et leurs combats, leur fougue ou leur pudeur, leurs silences. Et tous ensemble, ils se croisent et se décroisent, font comme ils peuvent, comme ils doivent aussi.

Ce livre exhale une admiration, une gratitude, un amour sincère, entier, conscient, comme on aime une personne avec ses qualités mais surtout pour ses défauts. Car ce sont eux qui font la singularité d’une relation et quand on finit dans ce café à Marseillette non loin de chez moi, c’est un singulier pluriel de belles âmes qui se retrouvent ensemble pour ne pas se perdre séparément.

Un magnifique hommage donc à la famille, aux femmes, à l’Espagne.. à la vida.

Merci Olivia, vous avez fait battre mon coeur aussi intensément que ces talons qui frappent le parquet d’une vie au son du flamenco. Avec lui, on finit toujours par relever la tête même si parfois le regard était baissé sur ces pages blanches et ces parenthèses non fermées. « Ay, Dios », gracias de corazón..

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Citation p.56-57, éditions JCLattès :

« Les lois intra-muros ne sont pas les lois de la rue, ni des lois universelles, ce n’est pas ça la liberté. La liberté, c’est être soi-même dedans et dehors. »

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* Le lambeau * Phillippe LANÇON

* Le lambeau * Phillippe LANÇON

Quand les mots pansent les maux.

Une plume magistrale au carrefour du journalisme et de la littérature.

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L’horreur et la violence de l’attentat perpétré contre Charlie Hebdo se vivent d’abord de l’intérieur, puis… La précision avec laquelle Philippe lançon va se livrer à cet exercice d’écriture sortie de son contexte professionnel du journalisme mais en en étant pourtant tellement imprégnée, nous plonge au cœur de cette tornade à la fois publique et intime en excellant dans cette capacité de mise à distance et d’analyse de chaque étape de sa descente aux enfers et de sa reconstruction ensuite.

Une mise en lumière extraordinaire sur l’obscurité de cette période qui va durer des mois, des années, une vie.

Il écrira ce livre trois ans après les faits mais chacun d’eux est relaté et décortiqué avec cet art de mettre en synergie la méthode et la précision propres au journalisme avec la poésie et la force de  métaphore et autres figures de style, de celui qui vise à rendre intelligible la compréhension de l’incompréhensible par des images qui parlent à chacun.

Le 7 janvier 2015, Philippe Lançon aurait pu être ailleurs mais cette scène sans cesse répétée et rejouée dans son esprit de poser son vélo à proximité de l’entrée des locaux de Charlie, de décider de passer à Libération ensuite, sera cruciale dans la distribution du temps et des évènements. Il était donc là quand elles ont débarqué, ces « jambes noires », la seule chose qu’il ait vu des terroristes depuis sa position couchée au sol. Il a en revanche bien eu le temps de voir tout le reste. Ces corps sans vie et disloqués de ses collègues, sanguinolents, disséminés, leur position, un arrêt sur image gravé. On se souvient et se souviendra à jamais des victimes, les dessinateurs Cabu, Charb, Honoré, Tignous et Wolinski, la psychanalyste Elsa Cayat, l’économiste Bernard Maris, le policier Franck Brinsolaro qui assurait la protection de Charb, le correcteur Mustapha Ourrad, Michel Renaud, cofondateur du festival Rendez-vous du carnet de voyage invité pour l’occasion, et Frédéric Boisseau, un agent de la société Sodexo, chargée de la maintenance du bâtiment. Un gardien de la paix, Ahmed Merabet, sera également tué sur le boulevard Richard-Lenoir par l’un des deux criminels, au cours de leur fuite. Douze personnes assassinées et onze blessées, dont quatre grièvement : Philippe Lançon fera partie de la deuxième catégorie et devra faire, lui, avec cette balle qui l’a atteint au dernier tiers du visage, et le traumatisme qui l’entoure. Un fil rouge pour la suite qui l’attend. Enfin un fil, une corde, un rasoir, un bâton, une massue.

Arrivé en lambeaux et reconstruit petit à petit des lambeaux de lui-même. Le chapitre 15 éponyme du titre de son roman est bien là pour nous le rappeler. Le récit de son passage dans les différents services de l’hôpital Pitié Salpêtrière puis aux Invalides enchainera ses multiples descentes et remontées du bloc chirurgical, la vie en chambre, les bruits de couloir. Et comme un symbole, dans ces voyages entre le premier étage et le sous-sol, les alternances du moral, de la conscience, de l’envie ou de l’anesthésie qui paralyse, des émotions accompagnant les allées et venues de ses amies, amours, membres de la famille, collègues.

L’observation fine et précise de l’équipe soignante qui évoluera autour de lui, tantôt dans sa dimension purement professionnelle, tantôt dans l’humanité de ses confidences personnelles, traduit une gratitude sans limite à ceux qui étaient là et qui l’ont vu arriver, se relever, retomber parfois, s’accrocher, lâcher, reprendre corps et esprit. À ses gardes du corps aussi.

Dans ce contexte de huis clos qui évolue doucement vers un retour au « monde d’après » comme il tient à le nommer, les thèmes sont nombreux et fouillés avec une approche à la fois psychologique et pragmatique sans concession, ni avec lui-même, ni avec les autres. Le rapport au temps, à l’être et au devenir, à la douleur, à la conscience de soi dans cet avant-pendant-après, à la solitude, à la mémoire, au silence et à l’utilisation des mots quand un tuyau empêche toute communication verbale, à l’écriture urgente sur une ardoise Velléda donc puis journalistique quand elle est à nouveau de circonstance. Tout est passé au crible avec une précision chronologique hors pair. Et pourtant avec une humilité à faire pâlir les plus orgueilleux, sans jamais laisser gagner la haine ni céder à la tentation de la stigmatisation, bien au contraire. L’optimisme et la relativisation s’affichent comme des alliés précieux et crèvent l’écran de cette toile pourtant bien dense en épreuves et en souffrances. Et avec eux, cet esprit Sartrien qui lui fait écrire page 319 : « C’était la modestie et la gravité de mon état, non sa grandeur, qui devaient me redresser ».

Il sera beaucoup question de références littéraires lumineuses et d’une diversité éblouissante toujours semées pour éclairer le chemin du récit, de même que la musique en passant par le jazz ou le classique, la peinture aussi. Un vrai feu d’artifice culturel qui là aussi fait briller chaque mot, chaque référence, dans cette traversée nocturne.

Je n’ai jamais autant craint de rentrer dans un livre et autant regretté d’en sortir. La curiosité fut plus forte pour atteindre la première étape, les émotions m’ont plusieurs fois assaillie puis submergée en tournant les dernières pages. J’en suis ressortie vivante avec lui, de cette écriture qui empêche de respirer quand il cherche sa propre respiration, qui transmet la douleur au moment où ses multiples greffes de visage l’atteignent et le griffent, qui font battre le cœur plus fort quand il se lève et se relève mentalement puis physiquement, tout doucement. Ce livre est une ascension de montagnes russes qui ne laisse pas indemne mais dont on ressort plus fort et grandi avec lui sans la naïveté toutefois de penser que tout est derrière, que tout est gagné.

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 Citation p. 301, éditions Folio :

« Je me demande s’il faut avoir vécu ça pour obtenir du monde cette espèce de grâce, débarrassée de tout passif, de tout actif, simplement liée à quelques mouvements, quelques regards, à peine quelques mots. »

 Citation p.364, éditions Folio :

« J’étais, comme jamais, reconnaissant à mon métier, qui était aussi une manière d’être et finalement de vivre : l’avoir exercé si longtemps me permettait de mettre à distance mes propres peines au moment où j’en avais le plus besoin, et de les changer, comme un alchimiste, en motif de curiosité. »

* L’extase du selfie * Philippe DELERM

* L’extase du selfie * Philippe DELERM

Toute l’humanité tient dans un quotidien. Une plume exceptionnelle au service d’un regard auquel rien n’échappe

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Quel bonheur de retrouver la verve de Philippe DELERM, toujours au rendez-vous des petits riens qui deviennent absolument tout !

Découvert comme beaucoup avec « La première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules » (1997, éditions Gallimar) grâce aux jolis conseils d’une amie chère, je suis directement tombée dans le flacon et belle en fut l’ivresse. Jamais dessoulé ensuite avec les suivants et particulièrement enivrée de « Ma grand-mère avait les mêmes : les dessous affriolants des petites phrases » (2008, éditions du Seuil) ou « Et vous avez eu beau temps » (2018, éditions du Seuil) pour ne citer qu’eux.

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Chaque mot s’affiche décortiqué, fouillé, ciselé, modelé dans ses profondeurs en quête du premier et du deuxième sens de chacun et de tous ensemble réunis dans ces expressions pourtant si convenues. En perpétuelle recherche du jeu que cache ces mots, entre tour de passe-passe et une partie de cache-cache, les mots de Monsieur DELERM viennent convoquer la perfection de ces petits moments qui ont pris, en un instant, la place des grands. Comme un œil qui se serait fermé puis rouvert sur une autre réalité du quotidien illuminée à travers le miroir des mots, mise en lumière, révélée dans chacun de ses contrastes tel l’objectif émotif qui donne vie au moindre mouvement capté par sa lentille.

Nous pensions vivre des moments uniques, ou plutôt ne pensions pas que les vivre tenait autant d’importance. Or l’intensité du rituel ou des habitudes réside sans doute dans cette répétition sans conscience. Assister à leur consécration en leur dédiant le poème de leur présence leur donne à nouveau toute leur dimension, les révèle à nous en les faisant émerger de notre intériorité. Et avec elle sa beauté : oui nous les connaissons bien et les avons en commun ces petites manies, ces expressions, ces réflexes de langage. Comme il devient doux et risible à la fois alors de se rendre compte que nous partageons autant de choses et autant de moments en regardant ailleurs et observant ceux des autres, au risque d’oublier un temps que la vie grandit dans les petits bonheurs du moment présent.

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A l’assaut donc de ses jumelles bien ajustées, l’auteur nous emmène cette fois-ci au pays du symbolique « selfie », avec un titre évocateur d’une pratique largement répandue, risible parfois, dénoncée par certains, et qui mettrait en extase ceux de ses pratiquants au culte narcissique parfois bien ancré.

Quand les pages se tournent, la scène de tous ces gestes du quotidien apparaît, celle qui dévoile beaucoup de nous, de nos émotions du moment sans pourtant n’avoir jamais établi un lien aussi évident entre eux précédemment. Toute la puissance des mots et de l’union de chacun avec l’autre nous embarque dans cette chaîne d’évidences qui n’avait certainement pas été à ce point analysée par ceux qui sont bien trop occupés à se regarder.

Quel talent aussi de réussir à associer tant de vérités et d’humour à la fois, car les mots ont ce pouvoir de dire, de dénoncer, et surtout d’en rire ! Oui, l’espièglerie de l’observation vient nous titiller, depuis cette manie de garder un verre à la main sans le boire en soirée pour se donner de la contenance, à celle de toucher le haut de sa chaussette avec son index en pleine discussion cravatée et redéfini par l’auteur comme le « prurit de l’autosatisfaction », en passant par celle de regarder l’autre sans vraiment s’engager cédant au simple plaisir de se miroiter dans les yeux d’en face. Que dire du pointeur du boulodrome ou de ceux qui se lancent dans un pliage de draps, de la nostalgie du coup de hanche au flipper ou la place actuelle du vapotage ? Tant de sujets qui nous rapprochent et nous relient, tantôt au passé, tantôt au présent, et surtout les uns aux autres.

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Aujourd’hui je referme ce livre le sourire aux lèvres et la certitude que je ne ferai ou n’observerai plus jamais ces gestes sans l’émotion et la pétillance du regard que chaque mot de Philippe DELERM a donné à ce champagne de la vie quotidienne. Et vous, qu’en pensez-vous ?

  • 🍒•  Petit extrait / p.106, chapitre éponyme du titre « L’extase du selfie »

« Les psychologues se régalent. Il y a tout leur arsenal, le ça, le je, le moi, dans ce théâtre du reflet. Mais quelle part de moi dans tout ce jeu ? Est-ce qu’on s’invente un peu à s’éloigner de soi, à étendre son bras ? Est-ce qu’on s’approche à s’écarter – est-ce qu’on existe ? »

  • 🍒•  Petit extrait / p.50, chapitre « Passer la main sur un livre »

« Nous savons tous deux que le livre est fait pour dépasser nos vies, nos rituels, et nos soirées ensemble. On passe la paume de la main sur la couverture. Il n’est pas encore tout à fait à moi. Sans le regarder, je touche et je pressens. Déjà c’est lui qui me possède. »

* Le Rouge et le Noir * STENDHAL

* Le Rouge et le Noir * STENDHAL

Deux couleurs pour une palette littéraire et sociale sans égal. Un classique réaliste du XIXe siècle à jamais gravé.

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Sous l’un de ses nombreux pseudonymes avec lesquels il aimait masquer sa plume, du nom d’une ville allemande où il avait résidé avec ce « H » rajouté pour accentuer sa germanisation, Henri BEYLE (1783-1842), alias STENDHAL, a publié, avec ce roman intitulé « Le Rouge et le Noir », sa Chronique du XIXe siècle ou Chronique de 1830 tel qu’il avait souhaité le sous-titrer lors de ses premières publications de la même date chez Levasseur malgré l’indication de 1831 pourtant affichée.

Très peu reconnu de son vivant sur l’ensemble de son œuvre mis à part la qualification d’ « extraordinaire » assignée à la lecture de « La Charteuse de Parme » par Honoré de Balzac dans un article paru en 1840, ce roman fait aujourd’hui partie des incontournables classiques de la littérature française tant étudiés et rarement décriés. Si ce n’est peut-être par Yann QUEFFÉLEC à l’occasion de l’émission télévisée « la Grande Librairie » du 27 mai 2016, qui a manifesté sa forte déception suite à la relecture de ce monument tant d’années après la première, en relevant les contradictions et le désenchantement ressentis, réaction décrite par les autres invités comme une forme de désamour stendhalien. Un tel débat sur une œuvre semblant aussi consensuelle est ainsi venu interroger ma propre analyse.

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Sous la plume de cet auteur fervent bonapartiste et donc en manifeste désarroi au lendemain de la Restauration, le narrateur sous l’identité de Julien Sorel, nous entraine sur son parcours initiatique divisé en deux parties.

La première plante le décor du contexte géographique, social et politique dans lequel évolue ce personnage alors qu’il n’a que dix-huit ans au début du roman.

Au cœur de la petite ville française de Verrières située en Franche-Comté, il est en effet le troisième fils d’un scieur du village qui contrairement à ses frères et son père, affirme rapidement sa préférence pour les études et fait preuve d’une grande curiosité intellectuelle, le « Mémorial de sainte Hélène » en tête, allant contre sa prédestination familiale programmée en faveur des travaux de force.

L’abbé Chélan, curé du séminaire et qui était au fait des incessantes moqueries et violences subies par Julien dans sa famille à ce sujet interviendra donc auprès du maire de ladite commune, Monsieur de Rênal, en vue de le faire intégrer à cette famille bourgeoise et provinciale en qualité de précepteur.

Pourtant pétri de timidité parfois naïve, ce jeune ambitieux imprégné de sa velléité à devenir un nouveau Napoléon tout en le cachant, n’aura de cesse de conquérir l’épouse du maire en question, Madame de Rênal, dès leur rencontre, tel un guerrier. Le glissement de leur relation vers des sentiments amoureux réciproques devenant difficiles à dissimuler, en parallèle de la rumeur cultivée par la femme de chambre jalouse en la personne d’Elisa, couplé à la fierté parfois disproportionnée du narrateur, le conduiront à prendre la route du grand séminaire de Besançon et à tourner les talons, au moins un temps.

Protégé ensuite par l’abbé Pirard de l’animosité du reste du groupe dont il partage le quotidien mais pas les idées, l’ouverture vers une place de secrétaire auprès du marquis de La Mole s’annonce alors être une nouvelle porte ouverte vers l’ascension sociale tant espérée. Son départ à Paris ne se fera pas sans manquer de perdre la vie lors d’un dernier rendez-vous avec Madame de Rênal devenue apparemment froide à sa passion, mais par le fait réellement de trop d’émotion.

La deuxième partie dévoile alors la vie de Julien Sorel évoluant dans le milieu respectable et respecté de l’aristocratie parisienne en la famille de La Mole, de laquelle il gagne progressivement tout le respect de par son esprit et également de par un duel gagné.

Tantôt impulsif, tantôt ombrageux, laissant penser à des origines familiales naturelles plus nobles que les siennes, il finit par attirer le désir puis l’admiration de la fille du marquis, Mathilde de La Mole avec laquelle il entretiendra une relation des plus partagées entre distance et attrait, au rythme de la lassitude du narrateur et de l’orgueil de sa prétendante.

Cependant et à l’annonce de sa grossesse, le père, la colère passée, le nommera lieutenant des hussards à Strasbourg, l’anoblissant un temps avant de découvrir l’immoralité dont Madame de Rênal l’accusait par courrier, en dénonçant la manipulation de Julien avide d’ambition et ayant instrumentalisé à ce titre la relation avec sa fille en vue d’un mariage par intérêt.

A l’annonce de cet état, Julien, de retour à Verrières, tentera à deux reprises de tuer son ancienne maîtresse en pleine messe et en repartira avec la conviction d’avoir réussi. S’ensuivra un temps d’emprisonnement qui se fera le ballet de visites et de luttes en faveur de son acquittement puis de l’appel du premier jugement de condamnation à mort, entre Mathilde de Mole et Madame de Rênal, chacune à leur façon et de leur côté. Malgré la passion qui renaît en faveur de cette dernière après avoir découvert l’échec de son geste, il se résignera à mourir et le sort de son corps, plus précisément de sa tête, comme un symbole, donnera suite à la description d’une scène exceptionnelle à l’initiative de Mathilde de La Mole qui la conservera jusqu’à l’enterrer dans une grotte à l’image de l’amante d’un de ses ancêtres auquel elle vouait une admiration profonde. Leur enfant survivra mais sans lui et sans l’aide de Madame de Rênal qui mourra trois jours plus tard.

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L’accès à ce monument relève moins d’une consigne scolaire que d’une transmission maternelle l’été de mes seize ans, de celles qui ont le parfum de vieux biscuit des livres anciens, la couverture cornée, la tranche encore colorée d’un rouge passé et une pâquerette séchée en guise de marque-page.

Novice sur le sujet de la littérature classique mais ouverte sur le thème de l’art, à la lecture du titre, mon imagination me mit alors sur la piste de l’évocation d’un peintre qui serait doté d’une palette comportant seulement deux couleurs étanches au mélange et à la composition.

Or, il ne fut rien de cette analyse que j’imaginais manichéenne opposant l’armée au clergé, l’aristocratie aux paysans, la famille à l’ascension sociale, l’amour à l’ambition. Et encore aujourd’hui, je ne ressens pas la polarité du titre annoncée comme autant de clivages impossibles à nuancer et si hermétiques, ni les strictes oppositions des analyses y étant associées. Non pas que ces clivages ne soient pas fondateurs et guides de la lecture bien au contraire, mais c’est d’amour et d’orgueil que Julien les a souvent confondus, mélangés, dosés et mis en lien jusqu’à en tomber.

Car certes il était question de tout mais pas de façon aussi tranchée : un peu de noir, beaucoup de rouge ou inversement, la nuance apportée par la narration introspective du personnage principal permet d’emprunter le chemin du réalisme et de mélanger tous ces thèmes à l’envi. On pouvait donc aimer et en même temps souhaiter s’élever socialement sans que l’un n’exclue l’autre ? On pouvait donc se réclamer du clergé ou de l’armée, et viser ou critiquer les deux en secret et oser s’adapter et fréquenter le haut panier de la société ? Entre hypocrisie et opportunisme, dans tous les cas, la critique ouverte ou laissée à l’interprétation du lecteur par le narrateur à cet égard fait preuve d’une certaine forme d’honnêteté intellectuelle voire de courage dans cette vision réaliste proposée de la lecture du contexte socio-politique dans lequel STENDHAL évoluait, certes clairement imprégné de sa ferveur bonapartiste en admiration pour le chef militaire mais déçue du despote.

A ce sujet, la découverte d’un accès rendu possible à l’Histoire, la grande, à travers le suivi de la « petite » fut de l’ordre de la révélation en découvrant cet ouvrage. Et depuis ce jour-là, pousser la porte de la littérature classique n’a plus rimé avec contrainte scolaire ni Baccalauréat. Et a été le déclencheur d’une lecture effrénée de toutes les œuvres du XIXe et du XXe siècle que la bibliothèque de mes parents tenait à ma disposition. Un brin lassée par le Romantisme, le réalisme de Stendhal puis de ses successeurs représente encore aujourd’hui un symbole fort, celui de l’étincelle qui a allumé ma grande passion pour la lecture.

Enfin, grâce à cette œuvre finalement à visée autobiographique qui a au départ puisé son inspiration dans un fait divers devenu l’ « affaire Berthet » mais qui utilise la peau de ses personnages comme outil de transposition romanesque, j’ai pu savourer la dimension initiatique liant cette quête de soi au rapport à la société au sein de laquelle on évolue.

Et à travers elle, cette quête du bonheur (devenue Beylisme) et l’énergie consacrée que STENDHAL fait passer par la protection vis-à-vis de cette même société, par l’écriture qui aide à analyser et à accéder à une connaissance et conscience progressives de soi quitte à prendre de la distance par le fait de romancer, par la recherche constante pour chacun de sa propre vérité et par la remise en question de ses convictions si l’y conduire le nécessite.

Depuis sa lecture, j’ai ainsi gardé en tête comme précieuse et guide, cette phrase de l’auteur qui définit le roman comme « un miroir que l’on promène le long d’un chemin ».

* Ce que nous sommes * Caroline BONGRAND

* Ce que nous sommes * Caroline BONGRAND

Écrire le vide pour le remplir. Et l’accueillir. Un roman inspirant et lumineux.

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Il n’y a pas d’évidence. Aucune. Jamais. A commencer par celle selon laquelle nous disposerions tous de racines bien ancrées, de mémoires familiales bien établies, d’un héritage humain bien défini. 

Il est en effet de ces arbres généalogiques qui comportent une multitude de branches vides, ou bien à moitié en pousse, à moins qu’elles ne soient totalement absentes ? Et pourtant le besoin de les voir se dévoiler grandit intérieurement et un jour explose. Au point de ne plus pouvoir repousser ce moment de coucher son histoire sur le papier. Parce que la nature n’aime pas le vide et que c’est une façon de le remplir.

L’auteure, Caroline LEGRAND, qui est aussi la narratrice, se jette dans cette issue suite à un évènement bouleversant. Peut-être même plusieurs. Et non sans considération sur le fait qu’écrire sur soi, c’est aussi écrire sur les autres. Pourtant. La pudeur et l’honnêteté de sa démarche savent nous emmener dans cette quête qui peut faire échos à certains pans de nos propres blessures familiales. Tous ces petits mouchoirs transmis entre générations et toutes ces incertitudes dans les détails des récits des Autres.
Cette histoire d’amour, était-ce « un grand ou un petit amour » ? Quelle place occupe le romanesque dans tout cela, le nom de famille, les femmes, la maison, l’amour des autres et finalement l’amour de soi ? Autant d’interrogations qui se dessinent, sans jugement. Traduisant simplement cette envie de trouver sa réponse du moment. Et de découvrir « ce que nous sommes ». A la rencontre entre le verbe être et la notion d’addition. 

L’écriture alterne entre poésie des sentiments et rudesse des violences découvertes, entre passé et présent à la lumière de la grande et de la petite histoire, entre questionnements dévorants et acceptation de réponses incomplètes. Le rythme les suit, tantôt lent et tantôt abrupt. Pas de phrase inutile, chaque mot est pesé, la page parfois presque blanche assumée. La présence de nombreux personnages et le tumulte de leurs vies parallèles peuvent certes nous perdre un temps. Mais le fil est là, nous rattrape et nous guide entre passé et présent.  

Je range donc ce roman parmi les découvertes lumineuses et j’encourage chaque lecteur et lectrice passionné(e) à sa lecture et à son partage. Car au-delà de ce thème relatif aux secrets et vides de famille si chers à de nombreux écrivains, le parti pris de l’auteure de romancer volontairement certaines absences de l’histoire et de l’annoncer en amont, donne aussi une place à part à ce livre dans la catégorie des autobiographies. Au-delà, il est un joli chemin dont on peut s’inspirer pour l’emprunter au quotidien. Pour chacune et chacun de nous. Une autre façon d’aller à la rencontre de soi, de s’apaiser et de transmettre ensuite. Car oui, il est naturellement beaucoup question de transmission, d’accueil et d’imagination. Et la résonance est bien forte à ce jeu-là.