* Le jour avant le bonheur * Erri DE LUCA

* Le jour avant le bonheur * Erri DE LUCA

Grandir dans le berceau napolitain. Et devenir.

Une écriture unique, poétique et sans détour.

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Ce ne sont pas toujours les visages de la mère et du père qui se penchent au-dessus du berceau de nos enfances. Il n’y a d’ailleurs pas toujours un berceau. Parfois plutôt un terreau. Une terre. Pour le narrateur qui est aussi l’auteur et qui retourne sur les pas de la sienne, c’est une ville toute entière. Avec ses habitants, ses habitués.
Naples. Qui le vit grandir et le porta jusqu’à lui-même. Cette chère et si particulière Naples. Son dialecte. Sa vie grouillante qui jette chaque personne dans le mouvement de ses « ruelles les plus étroites et les plus braillardes du monde », sans ménagement. Cette « ville très ancienne, creusée, farcie de grottes et de cachettes ». Que le narrateur n’aura de cesse d’explorer.

C’est en effet au cœur de l’un de ses vieux immeubles enchevêtrés où les uns vivent au contact des autres, « pleins de trappes murées, de passages secrets, de crimes et d’amours illicites » que le narrateur grandit. Un temps d’après-guerre dans une Naples tout juste révoltée puis libérée. Depuis ce rez-de-chaussée où, orphelin, il vit seul, libre malgré l’existence d’une mère adoptive, et toujours sous la protection et le regard bienveillant de don Gaetano le concierge, orphelin lui aussi, devenu figure paternelle centrale pour le jeune garçon. Pilier de toutes ses découvertes, il saura lui transmettre la grande et sa petite histoire et considère la vie comme un jeu de scopa telle qu’on lui a enseignée : « une lutte entre l’ordre et le chaos ». Il l’initiera à tout ce qu’il connaît déjà, depuis la pêche jusqu’aux petits travaux d’électricité et de plomberie en passant par la sexualité avec la veuve de l’étage, parfois le tout entremêlé.

Dans cette même cour où il a fallu escalader tuyau et balcon pour être accepté aux jeux de ballons des plus grands, au prix d’être surnommé en dialecte « ‘a scign », le singe, sous le regard timide et caché d’Anna, la jeune fille du troisième étage. Depuis ce jour, elle n’a plus vécu que dans ses pensées. Comme un fantôme. Derrière sa fenêtre. Jamais de contact. Juste un visage. Juste un espoir. Et puis plus rien. Disparue.
Alors la vie suit son cours entre l’école qui accueille les pauvres et les autres, qu’il aime et qu’il prolonge à travers ses découvertes livresques à l’abri dans sa cachette, au gré de ses escapades dans les ruelles en pente vidées de leurs habitants l’été, en compagnie d’abord des « Trois mousquetaires » même s’ils étaient quatre, puis de tous les livres qui ont suivi. Et de ses sorties en mer, des réparations, des visites de « l’imposteur des impôts » … Jusqu’au jour où elle réapparut.

Dix ans plus tard. Tant d’interrogations se bousculent alors dans sa tête, tant de paradoxes. « Attendre m’a fait oublier ce que j’attendais ». Mais c’est sans compter la sagesse et la poésie de don Gaetano. La lucidité aussi. Car passés la légèreté de la rencontre, les histoires de feuilles, d’arbre et de miettes d’étoiles qui se mangent, le temps des libertés et des découvertes, la réalité peut prendre un tout autre visage. Et pour don Gaetano, pour eux, seule « la mer se charge de régler les comptes » …

Un des plus beaux romans d’Erri DE LUCA à mon goût.

Il manie l’art de la ponctuation avec une subtilité et une précision sans égal. Il y a sans nul doute plus de points que de virgules dans ce roman. Chaque propos est court et puissant. Tout comme les échanges entre les protagonistes. On respire avec eux. A travers eux. Chaque fin de phrase est un jet, un coup de poing, un souffle, une gifle, une inspiration. Qui traduit toutes les aspérités de l’enfance telle que l’auteur la vit à nouveau. Et telle qu’il l’analyse du haut de toutes ces années écoulées. Une enfance mal épargnée des retors de la vie mais pourtant bercée par cette poésie si délicate et si paradoxale, car finalement pragmatique, celle qui sert la survie et le réalisme abrupt du quotidien dans cette Naples où tout est possible, ou tout est permis. Ou presque.
Un roman d’initiation qui secoue les émotions du lecteur au gré des vagues de cette mer qui devient protectrice, au gré des dialogues entre le narrateur et don Gaetano, ce philosophe de la vie et de ses tumultes qui sait traduire chaque situation en image, qu’elle soit comparaison ou métaphore, dans son napolitain auquel il tient tant pour raconter à la voix car « tu dis quelque chose et on te croit ». Eh oui. On l’a cru. On les a aimés. On a tremblé et frémi avec eux. Et on a même envie d’y retourner.

Plongez ! Vous ne serez pas déçu(e)s.

* Et puis, Paulette … * Barbara CONSTANTINE

* Et puis, Paulette … * Barbara CONSTANTINE

Un roman plein de vie. Un éloge à la simplicité.

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Lorsque l’orage gronde et que le ciel vire au gris foncé, personne n’est à l’abri d’être éclairé par un rayon de soleil inattendu. Et il n’en devient que plus lumineux, contraste oblige !

Ferdinand en fait l’expérience dans ce roman de Barbara CONSTANTINE, au sens propre comme au sens figuré. En effet, qui lui aurait prédit que Marceline, sa voisine, deviendrait sa colocataire dans sa grande ferme qu’il habite pourtant seul depuis la mort de sa femme et le départ de ses enfants ? Peut-être ses petits-enfants, les Lulus, âgés de 6 et 8 ans, qui transformeront le toit prêt à s’effondrer de la maîtresse de cette chienne que leur grand-père a failli écraser, en perche bouleversante pour celui-ci pourtant peu préparé et tout engoncé dans ses grands principes et ses manières un peu bourrues.

Qui dit champêtre dit papillon et son effet ne se fait pas attendre. La ferme reprend vie avec, derrière, l’arrivée de Guy, son meilleur ami veuf, des sœurs Lumière proches de l’expulsion, d’un étudiant et j’en passe… et puis Paulette. Chacun a son âge, son passé, son quotidien, son animal parfois, ses difficultés, sa grandeur d’âme, ses peurs, sa générosité, ses envies, ses manies. Alors il faut réapprendre à composer, à accepter, à écouter. Et à laisser vivre. Dans le respect de chacun.

Avec la force de la simplicité dans la narration de celle qui observe une toile se retisser lentement, ce roman nous invite à entrer dans le jeu des rebonds que la vie nous offre parfois à travers la rencontre de l’Autre, qui de différent devient complémentaire. Pour mieux vivre le quotidien sans le poids de la solitude. Comme un joli tableau de ce que la vie intergénérationnelle peut insuffler, l’auteure nous plonge dans une fresque légère sans être simpliste d’une autre façon de vivre guidée par la solidarité.

L’alternance entre les descriptions et l’emploi fréquent du discours direct nous immerge et nous donne envie de faire partie de cette communauté qui se forme malgré elle et à la croisée des générations, des blessures, des styles de vie. Ancrée autour et dans un paysage de campagne comme un symbole, celui de la terre, du terreau, du berceau qui permet la repousse des racines. Et un jour d’éclore. A nouveau.

Ce roman se lit vite, un peu trop vite même. Il laisse tout de même cet arrière-goût sucré qui, sans en faire un monument de littérature, dure suffisamment longtemps pour créer une empreinte romanesque agréable et chaleureuse que l’on a envie de partager !