* La Voie de l’Archer * Paulo COELHO

* La Voie de l’Archer * Paulo COELHO

La vie en métaphore. Le chemin en pratique.

Un conte poétique à lire et à relire à chaque étape de la sienne.

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Paulo COELHO s’inscrit dans l’univers du conte philosophique depuis ses débuts avec cette plume de romancier qui lui a permis tantôt de s’approcher plutôt du premier (je pense à l’Alchimiste naturellement mais pas uniquement) ou tantôt plutôt du second (je pense à Adultère pour ne citer que lui). Ou de les réunir. Et ainsi de dépasser toutes les frontières, frontières de langues, frontière de style pour ses lecteurs, frontières de cultures. Avec « la Voie de l’Archer », il nous surprend encore.

Le format retient d’abord l’attention. Un peu plus grand qu’un Poche, l’édition a retenu une impression sur un papier épais, une couverture glacée et vernissée. Illustrée comme toutes les planches figurant jusqu’au cœur de chaque chapitre, grâce au coup de pinceau (et de plume !) de Christoph NIEMANN, illustrateur et écrivain allemand. Ce décor imagé contribue largement à nous immerger un peu plus encore dans ce monde de la simplicité profonde, du geste sensé, du mot placé. Sans simplisme. Quatre couleurs, chacune tenant son rôle. La légèreté et la précision du trait oscillant entre pinceau et plume. Le travail des perspectives mettant en valeur le sujet. Sans trop de présence non plus. Suffisamment pour avoir hâte de découvrir la prochaine illustration au milieu de ce texte succinct, comme méthodique, et pourtant hautement philosophique et poétique.

A en lire le titre des chapitres dans la table des matières et feuilleter le livre dans sa globalité, le texte et sa construction surprennent également. A première vue, l’impression d’accéder à une méthode de pratique du Kyudo, art martial japonais issu du tir à l’arc guerrier, peut déstabiliser. Mais la curiosité a toujours raison. Au-delà du manuel, c’est un guide. Singulier.

Dès les premières pages, les citations élèvent le sujet à un plus haut niveau de spiritualité. La métaphore s’immisce, s’installe puis prend tout l’espace, tout l’esprit.

A travers les premiers échanges entre un étranger venu se prouver à lui-même et au monde entier que, Tetsuya, charpentier du village, et célèbre archer d’antan n’était plus à la hauteur de la légende qui le précédait en étant dépassé par la perfection atteinte par ce premier selon ses dires, nous comprenons que le véritable parcours initiatique sera celui du troisième personnage, observateur jusque-là. Il s’ensuit alors des échanges brillants, courts, suspendus, au sujet de l’humilité, de l’enseignement et de la maîtrise, de la théorie et de la pratique, et finalement de la place dans la vie de… la voie de l’archer.

A travers le déroulé des préalables à la mise en pratique, de ses instruments, de celui qui agit, de ceux qui l’entourent, l’enseignement se tourne rapidement vers un deuxième niveau de lecture et de compréhension. Car en parlant d’arc, d’archer et de cible, on parle de la vie, de ses objectifs et de comment les atteindre à condition d’être clairement posés, ainsi que comment comprendre et vivre les éventuels échecs. Tout en nuances. Sereinement. Patiemment. Avec cette petite voix qui résonne et qui rappelle qu’« un tir correct et juste est bien différent d’un tir que l’on réalise l’âme en paix ».

On va et vient entre nos vies et cette culture japonaise qui, à travers les préceptes enseignés dans le Kyudo, encourage la pensée selon laquelle atteindre sa cible relève de la conséquence directe d’un équilibre abouti entre un corps et un esprit disciplinés et harmonisés. Il est question de soi, mais il est aussi question des autres comme composantes sociales de l’environnement et du contexte de chacun. A l’image de l’importance du comportement social entre archers, les fameux « alliés » pour l’auteur.

Une fois n’est pas coutume, l’auteur nous livre un conte empreint de beaucoup de poésie et surtout d’une proposition de philosophie de vie qui allume ou rallume ces petites sirènes intérieures que l’on a tendance à oublier parfois, souvent, quand le confort et la résistance au changement nous écartent de l’analyse de nos buts, les petits comme les grands, et de nos peurs qui se mettent en chemin sans que nous ayons l’envie, le courage, la patience ou l’honnêteté de les regarder en face. Il appartient à chacun et chacune d’emprunter son propre chemin. Ou de s’accorder le temps. Point de morale ni de jugement, cette œuvre est une ode à la bienveillance envers soi-même mais aussi à l’honnêteté que l’on se doit avant de la devoir aux autres.

Si vous aimez les livres qui restent sur la table de chevet, juste pour ne pas oublier de les relire à la demande du cœur ou de l’esprit, alors empruntez sa voie, elle vous mènera peut-être jusqu’à vous !

* Le jour avant le bonheur * Erri DE LUCA

* Le jour avant le bonheur * Erri DE LUCA

Grandir dans le berceau napolitain. Et devenir.

Une écriture unique, poétique et sans détour.

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Ce ne sont pas toujours les visages de la mère et du père qui se penchent au-dessus du berceau de nos enfances. Il n’y a d’ailleurs pas toujours un berceau. Parfois plutôt un terreau. Une terre. Pour le narrateur qui est aussi l’auteur et qui retourne sur les pas de la sienne, c’est une ville toute entière. Avec ses habitants, ses habitués.
Naples. Qui le vit grandir et le porta jusqu’à lui-même. Cette chère et si particulière Naples. Son dialecte. Sa vie grouillante qui jette chaque personne dans le mouvement de ses « ruelles les plus étroites et les plus braillardes du monde », sans ménagement. Cette « ville très ancienne, creusée, farcie de grottes et de cachettes ». Que le narrateur n’aura de cesse d’explorer.

C’est en effet au cœur de l’un de ses vieux immeubles enchevêtrés où les uns vivent au contact des autres, « pleins de trappes murées, de passages secrets, de crimes et d’amours illicites » que le narrateur grandit. Un temps d’après-guerre dans une Naples tout juste révoltée puis libérée. Depuis ce rez-de-chaussée où, orphelin, il vit seul, libre malgré l’existence d’une mère adoptive, et toujours sous la protection et le regard bienveillant de don Gaetano le concierge, orphelin lui aussi, devenu figure paternelle centrale pour le jeune garçon. Pilier de toutes ses découvertes, il saura lui transmettre la grande et sa petite histoire et considère la vie comme un jeu de scopa telle qu’on lui a enseignée : « une lutte entre l’ordre et le chaos ». Il l’initiera à tout ce qu’il connaît déjà, depuis la pêche jusqu’aux petits travaux d’électricité et de plomberie en passant par la sexualité avec la veuve de l’étage, parfois le tout entremêlé.

Dans cette même cour où il a fallu escalader tuyau et balcon pour être accepté aux jeux de ballons des plus grands, au prix d’être surnommé en dialecte « ‘a scign », le singe, sous le regard timide et caché d’Anna, la jeune fille du troisième étage. Depuis ce jour, elle n’a plus vécu que dans ses pensées. Comme un fantôme. Derrière sa fenêtre. Jamais de contact. Juste un visage. Juste un espoir. Et puis plus rien. Disparue.
Alors la vie suit son cours entre l’école qui accueille les pauvres et les autres, qu’il aime et qu’il prolonge à travers ses découvertes livresques à l’abri dans sa cachette, au gré de ses escapades dans les ruelles en pente vidées de leurs habitants l’été, en compagnie d’abord des « Trois mousquetaires » même s’ils étaient quatre, puis de tous les livres qui ont suivi. Et de ses sorties en mer, des réparations, des visites de « l’imposteur des impôts » … Jusqu’au jour où elle réapparut.

Dix ans plus tard. Tant d’interrogations se bousculent alors dans sa tête, tant de paradoxes. « Attendre m’a fait oublier ce que j’attendais ». Mais c’est sans compter la sagesse et la poésie de don Gaetano. La lucidité aussi. Car passés la légèreté de la rencontre, les histoires de feuilles, d’arbre et de miettes d’étoiles qui se mangent, le temps des libertés et des découvertes, la réalité peut prendre un tout autre visage. Et pour don Gaetano, pour eux, seule « la mer se charge de régler les comptes » …

Un des plus beaux romans d’Erri DE LUCA à mon goût.

Il manie l’art de la ponctuation avec une subtilité et une précision sans égal. Il y a sans nul doute plus de points que de virgules dans ce roman. Chaque propos est court et puissant. Tout comme les échanges entre les protagonistes. On respire avec eux. A travers eux. Chaque fin de phrase est un jet, un coup de poing, un souffle, une gifle, une inspiration. Qui traduit toutes les aspérités de l’enfance telle que l’auteur la vit à nouveau. Et telle qu’il l’analyse du haut de toutes ces années écoulées. Une enfance mal épargnée des retors de la vie mais pourtant bercée par cette poésie si délicate et si paradoxale, car finalement pragmatique, celle qui sert la survie et le réalisme abrupt du quotidien dans cette Naples où tout est possible, ou tout est permis. Ou presque.
Un roman d’initiation qui secoue les émotions du lecteur au gré des vagues de cette mer qui devient protectrice, au gré des dialogues entre le narrateur et don Gaetano, ce philosophe de la vie et de ses tumultes qui sait traduire chaque situation en image, qu’elle soit comparaison ou métaphore, dans son napolitain auquel il tient tant pour raconter à la voix car « tu dis quelque chose et on te croit ». Eh oui. On l’a cru. On les a aimés. On a tremblé et frémi avec eux. Et on a même envie d’y retourner.

Plongez ! Vous ne serez pas déçu(e)s.