* Réparer les vivants * Maylis DE KERANGAL

* Réparer les vivants * Maylis DE KERANGAL

Faire le deuil d’un enfant en le faisant vivre autrement. Le don d’organes romancé avec une précision de haut vol.

🍒🍒🍒

 

Dans l’attente de voir le battage médiatique retomber après la sortie de ce roman et émerveillée par la culture et la verve de son auteure à travers une interview récente sur France Inter, j’étais en ébullition lorsque le moment fut venu de me plonger dans ce livre à corps perdu. Peut-être que par ce procédé, trop d’attentes ont été à l’origine de mon recul dans l’adhésion à cette histoire. Ou une histoire de moment.

Simon Limbres est un jeune lycéen qui partage sa passion du surf avec ses acolytes Christophe Alba et Johan Rocher au volant de leur van, autoproclamés les Trois Caballeros ou les Big Wave Hunters en quête de spots et de sensations dignes des surfeurs planétaires qu’ils admirent dans leur magazine dédié. Un ride de trop, un retour de ride plutôt, et le trajet se termine pour Simon dans le SAMU en direction du service de réanimation de Pierre Revol et de son équipe, dont Cordélia Owl, nouvelle au bataillon.

Scanners, examens, lésions irréversibles, mort cérébrale : les parents, Marianne et Sean (puis la famille et les amis), seront rapidement plongés dans les méandres d’un jargon technique, froid, violent et face à une course-poursuite glaciale contre le temps, contre eux-mêmes, contre leur enfant peut-être, comment savoir ? Comment prendre les bonnes décisions ? Qu’est-ce qu’une bonne décision quand l’enfant est là mais ne l’est déjà plus ? Comment prendre une décision commune quand les émotions et leur expression sont si différentes dans le couple, quand il n’est plus question de compromis ni de nuance ?

L’heure est en effet à se positionner sur une autorisation de transplantation cardiaque. Comme un symbole, ce cœur, siège des émotions, pourrait migrer vers le corps d’un autre avant de laisser partir définitivement celui de Simon. À l’image d’un électrocardiogramme et de l’onde OPQR, les temps s’accélèrent puis s’étirent et ne cessent jamais de trahir la respiration qui suffoque, qui redescend puis qui reprend un rythme presque normal avant de s’emballer à nouveau, en échos aux battements cardiaques de chacun.

La tête tourne parfois, les descriptions des approches éthiques du sujet et des performances médicales du service affluent en nombre avec un vocable d’une précision chirurgicale digne des plus hautes sphères de cette médecine spécialisée. Les contraintes de temps et les paradoxes qu’elles imposent sur la gestion émotionnelle et spirituelle de la situation sont tous convoqués dans ce récit brillant servi par une écriture d’une richesse et d’une densité inouïes.

Et justement, la fulgurance, la précision et la justesse de chaque mot, chaque expression, chaque phrase, chaque ponctuation sont venues à bout de ma respiration et de ce que l’émotion suscitée pouvait faire supporter à mon esprit. Peut-être une histoire de mauvais moment (un début de confinement appelait-il plus de légèreté ?), peut-être une histoire de rencontre ratée alors que je suis passionnée par le soin, peu importe. Je n’ai pas réussi à aller au bout tellement la précision m’a renvoyée à une forme de froideur que je ne m’explique pas encore. Mais telle que rouvrir ce livre à la page où je l’avais laissé m’est devenu impossible.

Pour autant, je reste persuadée de la haute qualité de cette fine écriture et du traitement de ce sujet qui met côte à côte la mort avec la vie dans une justesse et un réalisme hors pair.

 ******

 Citation p.44, éditions Verticales :

« […] l’arrêt du cœur n’est plus le signe de la mort, c’est désormais l’abolition des fonctions cérébrales qui l’atteste. En d’autres termes : si je ne pense plus alors je ne suis plus. Déposition du cœur et sacre du cerveau – un coup d’état symbolique, une révolution. »

* Changer l’eau des fleurs * Valérie PERRIN

* Changer l’eau des fleurs * Valérie PERRIN

Face aux virages de la vie. Le courage des liens du cœur.

Un roman bouleversant et gravé.

🍒🍒🍒🍒🍒

De garde-barrière à gardienne de cimetière, il n’y a qu’un pas. Mais un grand. Immense. Lourd. Chargé du passé et allégé d’un avenir meilleur. Sans jamais être plombant.

Pourtant si on l’avait dit à Violette Toussaint lorsqu’elle vivait au rythme du passage de ces trains quotidiens avec son mari Philippe Toussaint et sa fille, son trésor, Léonine, elle ne l’aurait jamais cru. Quel chemin a-t-elle bien pu suivre ou subir pour se retrouver finalement seule au milieu d’une autre petite famille de cœur reconstituée, au cimetière de Brancion-En-Chalon en Bourgogne, entre curé, fossoyeurs et quelques visiteurs perdus qui ont besoin de se retrouver ?

A s’arrêter au titre ou à la quatrième de couverture, la tentation de se dire qu’on va sombrer dans le terne et le pathos est grande. Un univers de grisaille où les fleurs ne servent qu’à orner des tombes ? Et ce pendant près de 650 pages ? Non merci.

Eh bien justement : merci. On en est loin.

Qu’il est haut en couleurs ce roman, doux et abrupt à la fois, tellement passionné aussi, intense dans tous les moments que nous font vivre densément chacun des personnages. Ils s’appellent Philippe, Léonine, Nono, Julien, Elvis, Gaston, père Cédric, Sasha, Irène, Gabriel. Ils se découvrent à nous au fil de la narration, avec sensibilité et poésie, honnêteté et sans faux-semblants. Jamais. Leurs qualités, leurs défauts, leurs faiblesses, leurs manques de courage, leurs mensonges à eux-mêmes et aux autres, leur profondeur, leurs couleurs intérieures. Le plus surprenant parfois reste que l’on parvient à ne pas en vouloir à certains, vraiment. Même dans les pires moments. L’auteure met tellement d’implication dans chacun d’eux, donne tellement d’éléments pour comprendre sans jamais les imposer, que sans cautionner, on parvient à accepter. L’inacceptable. Et surtout à aimer les autres, profondément, sincèrement. Et c’est justement ce qui les attire ensuite à d’autres à leur tour, différents et à la fois si proches. Sans poser de question, sans vouloir tout savoir, chacun sait. Et tend la main.

L’habileté que maîtrise Valérie PERRIN réside également dans cet art de tisser une toile de fond qui se densifie et se rapproche grâce au rythme créé par les nombreux voyages entre passé et présent. On monte très vite dans ce train qui laisse la place et le temps au lecteur de comprendre, déduire, se questionner, en tirer ses propres conclusions. Chaque élément est distillé avec élégance et agilité dans les descriptions, les échanges directs entre les personnages, les petits détails qui n’en sont pas. Jusqu’au titre de chaque chapitre, travaillé et évocateur, poétique et philosophique. Une touche de miel en plus.

Tout le travail sur le symbolisme en fait partie, et il est somptueux, fin, subtil, pétillant. Qu’il s’agisse de métaphores, de personnifications et j’en passe, chaque passage figuré vient petit à petit habiller les personnages de toutes les couches de leur vie pour enfin comprendre ce et ceux qu’ils sont devenus. Car il y a ce qu’ils montrent aux autres, ou plus précisément ce qu’ils acceptent de montrer, et ce qu’ils sont profondément. Être au monde et devenir qui on est. Un long chemin de confiance et de réparation. Violette ne s’habille-t-elle pas « en hiver » alors « qu’en dessous il y a l’été » ?

Chaque page se tourne avec émotion, appréhension, envie. Sauf les dernières. Comme une envie de ralentir le rythme de lecture pour ne pas arriver au bout trop vite. Et les quitter le plus tard possible.

Après avoir refermé ce roman, j’ai ressenti ce manque, celui qui, vous savez, vous donne l’impression d’un adieu sur le quai de la gare ! Ils étaient à leur tour devenu ma famille, mes amis, mes confidents et quand je jardine encore aujourd’hui, je continue à apporter ma petite contribution à la culture du leur en m’imaginant à quoi il pourrait ressembler, en vrai. Ce jardin du partage, du relai, des confidences, de l’apaisement.

A tous ceux qui ont besoin d’un retour aux bonheurs simples et vrais, foncez !

* Habiter le monde * Stéphanie BODET

* Habiter le monde * Stéphanie BODET

Écrire le deuil comme on franchit une montagne. Et se reconstruire.

Un roman grandeur nature à escalader avec le cœur.

🍒🍒🍒🍒

Tom l’avait initiée à l’escalade, à la nature, au dépassement de soi. Au point de s’y perdre lui-même, d’y sacrifier tout son temps, tout leur couple. Grimper toujours plus haut, toujours plus loin, toujours plus vite. Elle avait tout quitté pour le rejoindre dans leur mazot des Houches près de Chamonix. Ses études, ses amis, sa vie de parisienne. Et puis le fameux coup de téléphone retentit un jour dans la vie d’Emily. Celui que toute compagne ou tout compagnon d’un ou une passionné(e) de la montagne redoute et auquel on se résigne presque fatalement. Il laisse derrière lui ce vide, ce gouffre. L’absence.

Comment faire pour repartir ? Quelle voie emprunter cette fois-ci et sans lui ? Quel virage prendre quand aller tout droit n’est plus permis ?

Le premier sera celui de sa propre quête, en allant le chercher, lui, sur des terres auparavant foulées ensemble, des parois explorées, des cavités où se retrancher. En allant se réfugier dans sa famille dans le sud de la France, l’air des Calanques le rappelait à elle. Alors elle s’est écoutée. Avec la lenteur et le dégrisement face au risque inutile aussi parfois, la vie reprend ses droits. Au point de sentir cette présence réelle monter en elle. Cette présence en plus. Et la confirmation tombe… Elle porte leur enfant.

Puis le second. Alors qu’elle prend la décision de repartir vivre à Paris et reprendre ses études de lettres tout en regardant grandir leur fille, Lucie, les rencontres se multiplient. Des voisins bienveillants, des amis, des collègues. Une opportunité de travailler en tant que rédactrice pour le blog d’un magazine de décoration tombe. Et Mark s’ensuit. Célèbre architecte d’intérieur qu’elle interrogera lors de son reportage en Australie et qui se questionne lui-même terriblement. Sa place, son travail, son rôle. Comment être au monde pour l’habiter ? A moins que ce ne soit l’inverse ? Ils se retrouvent sur toutes ces orientations à définir, redéfinir, préciser, remettre en question, qu’elles soient environnementales, sociétales, philosophiques. D’abord là-bas puis à travers leurs échanges épistolaires après le retour en France d’Emily.

Stéphanie BODET nous emmène en deuxième partie dans le symbolisme du foyer et de la représentation que l’on peut en avoir, ponctué de ces références poétiques et philosophiques qui s’égrènent à chaque début de chapitre. Baudelaire et son rêvoir, Heidegger et ses liens entre habiter et bâtir. Ils sont tous là, et c’est heureux.

Mais elle nous transmet surtout de façon plus globale, cette fois-ci, après « A la verticale de soi » paru en 2016, son amour de la montagne et de l’alpinisme sous un autre angle. Écrire le deuil comme on franchit une montagne. Faire face au vertige créé par le vide tragique de l’être aimé. Franchir chaque étape de l’absence comme on aborderait une voie, par étape, le sommet en fond, en allant chercher chaque prise dans un équilibre fragile, en pensant retrouver l’être absent dans l’ailleurs du passé… et se retrouver soi, finalement. L’auteure qui pratique cette discipline nous fait cadeau de toute sa symbolique et de sa poésie à travers cette belle métaphore de vie, et c’est réussi. Par respiration progressive et patiente, on accueille chaque mot, chaque émotion, en se les autorisant aussi finalement, comme Emily pour qui le voyage se déplace et de géographique, devient intérieur. Et sans nul doute, on la suit.

Un roman fin et positif, rythmé et sensible. Sans sensiblerie.

* Et puis, Paulette … * Barbara CONSTANTINE

* Et puis, Paulette … * Barbara CONSTANTINE

Un roman plein de vie. Un éloge à la simplicité.

🍒🍒🍒🍒

Lorsque l’orage gronde et que le ciel vire au gris foncé, personne n’est à l’abri d’être éclairé par un rayon de soleil inattendu. Et il n’en devient que plus lumineux, contraste oblige !

Ferdinand en fait l’expérience dans ce roman de Barbara CONSTANTINE, au sens propre comme au sens figuré. En effet, qui lui aurait prédit que Marceline, sa voisine, deviendrait sa colocataire dans sa grande ferme qu’il habite pourtant seul depuis la mort de sa femme et le départ de ses enfants ? Peut-être ses petits-enfants, les Lulus, âgés de 6 et 8 ans, qui transformeront le toit prêt à s’effondrer de la maîtresse de cette chienne que leur grand-père a failli écraser, en perche bouleversante pour celui-ci pourtant peu préparé et tout engoncé dans ses grands principes et ses manières un peu bourrues.

Qui dit champêtre dit papillon et son effet ne se fait pas attendre. La ferme reprend vie avec, derrière, l’arrivée de Guy, son meilleur ami veuf, des sœurs Lumière proches de l’expulsion, d’un étudiant et j’en passe… et puis Paulette. Chacun a son âge, son passé, son quotidien, son animal parfois, ses difficultés, sa grandeur d’âme, ses peurs, sa générosité, ses envies, ses manies. Alors il faut réapprendre à composer, à accepter, à écouter. Et à laisser vivre. Dans le respect de chacun.

Avec la force de la simplicité dans la narration de celle qui observe une toile se retisser lentement, ce roman nous invite à entrer dans le jeu des rebonds que la vie nous offre parfois à travers la rencontre de l’Autre, qui de différent devient complémentaire. Pour mieux vivre le quotidien sans le poids de la solitude. Comme un joli tableau de ce que la vie intergénérationnelle peut insuffler, l’auteure nous plonge dans une fresque légère sans être simpliste d’une autre façon de vivre guidée par la solidarité.

L’alternance entre les descriptions et l’emploi fréquent du discours direct nous immerge et nous donne envie de faire partie de cette communauté qui se forme malgré elle et à la croisée des générations, des blessures, des styles de vie. Ancrée autour et dans un paysage de campagne comme un symbole, celui de la terre, du terreau, du berceau qui permet la repousse des racines. Et un jour d’éclore. A nouveau.

Ce roman se lit vite, un peu trop vite même. Il laisse tout de même cet arrière-goût sucré qui, sans en faire un monument de littérature, dure suffisamment longtemps pour créer une empreinte romanesque agréable et chaleureuse que l’on a envie de partager !