* Les Étincelles * Julien SANDREL

* Les Étincelles * Julien SANDREL

Quand une famille meurtrie règle ses comptes avec le passé, la quête de la vérité se fait justicière.

Un roman idéaliste et léger pour un sujet profond.

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Après avoir découvert et réellement apprécié la plume de Julien Sandrel avec La Chambre des Merveilles (2018), et après avoir pris connaissance des avis dithyrambiques sur ce dernier roman, j’avais hâte de retrouver l’écriture de cet auteur et y suis entrée curieuse d’en découvrir le fond du sujet. Effectivement, le thème abordé est tout autre et sur ce point il a le mérite de se renouveler.

En effet, nous suivons le chemin de Phoenix, jeune fille âgée de 23 ans entourée de sa mère, sa grand-mère, son frère, tous réunis et heurtés de plein fouet par un évènement ayant touché leur père, Charlie, scientifique de renom. Il a laissé derrière lui autant d’incompréhension et de colère que cette envie de tourner la page.

Mais la découverte d’un message mystérieux à l’occasion d’une fouille des affaires laissées par ce père remettra la jeune fille, sa famille et quelques rencontres faites sur le terrain d’un petit boulot loin d’avoir été choisi par hasard, sur le chemin qu’il avait tracé, malgré tout.

L’innocuité d’un fameux produit chimique vendu à l’international, censé aider les agriculteurs dans leur quête de productivité serait remise en cause. Un sujet que le père aurait étudié dans le passé aux côté d’une mystérieuse femme disparue depuis.

Entre la quête de la vérité familiale et celle de la justice sanitaire et environnementale, les chemins vont se croiser, les personnes s’accompagner, les âmes se lier. N’est pas Clear et Lumière qui veut, lanceur d’alerte non plus…

L’intention de l’auteur visant à attirer ses lecteurs sur un sujet d’actualité et fondamental pour la survie de notre planète n’est pas sans rappeler les éternels combats de David contre Goliath qui se jouent chaque jour sur le terrain de la protection environnementale et humaine contre les pressions économiques et les lobbies financiers touchant au monde paysan et agricole. Ce même monde qui nourrit la planète et chacun de nous. Rendre accessible ce thème grâce à sa personnification en Phoenix (qui porte bien son nom effectivement) était une jolie porte d’entrée.

Cependant, je ne ressors pas transie de cette lecture qui ne m’a pas vraiment embarquée aux côtés des personnages malgré leur volonté et leurs courages. Le déroulement et la suite m’est vite apparue comme évidente et je n’ai pas eu de réelle surprise quant à l’issue, y compris à l’occasion de certains faits se voulant rebondissements.

L’écriture est fluide et aisée à suivre certes, mais il m’a manqué une certaine profondeur dans le traitement des personnages, de leur psychologie, de leurs nuances comme s’ils n’avaient en eux qu’un côté clair ou un côté sombre à quelques exceptions près. L’impression aussi que le déroulé temporel était sans cesse accéléré pour arriver rapidement aux faits marquants, sans fouiller ces temps intermédiaires essentiels à mon sens à une introspection du lecteur et de l’auteur même, par le biais de questionnements alternatifs, d’autres voies à explorer, d’un style plus figuré, imagé, métaphorique.

En conclusion, et comme chaque livre sait aller trouver son lecteur, je comprends tout à fait l’engouement qu’il a suscité chez certains et je m’en réjouis. Il est plein d’optimisme, de messages positifs allant dans le sens de cette envie de changer les choses par plus de transparence et de justice, de silences levés et de poings brandis, de combats à mener.

Mais personnellement – et je profite de cet article sans souhaiter stigmatiser l’auteur que j’affectionne particulièrement pour son premier roman par ailleurs – cette tendance actuelle à surinvestir la catégorie du « feel good », devenue marketing à mon sens, et se situant sans doute au carrefour du développement personnel et de la romance, me satisfait de moins en moins.

On peut se sentir bien à chaque rencontre livresque. Peu importe sa catégorie. Certains ne vibrent qu’avec les polars, d’autres ne s’évadent qu’en fantasy. D’autres encore ne se sentent mieux qu’après avoir pleuré les drames des personnages plutôt que les siens propres. Chaque livre peut rendre heureux, et pas forcément parce qu’ils se finit bien dans le meilleur des mondes, qu’il est résolument ancré dans un optimisme absolu, ou que les personnages sont des justiciers entendus, uniquement définis par leur bonté d’âme et leurs réussites à toute épreuve.

Parfois un livre sombre et torturé réveille aussi, redonne vie, fait du bien. L’impact est personne-dépendant, il n’y a pas d’automatisme, pas ordonnance. Il y a surtout autant de livres qui procurent une forme de bonheur que de lecteurs et de contextes qui le permettent.

Or aujourd’hui, j’ai le sentiment – mais peut-être est-il biaisé – que galvauder cette catégorie de romans en la réduisant aux lectures dites « faciles » (dans le sens que la fluidité de l’écriture devient une qualité primordiale au détriment d’autres aspects) ou – et j’ai même entendu ça dans un live récemment qui m’a laissée sans voix – considérées comme des « lectures de bonne femme » (dixit la chroniqueuse, j’espère pour faire réagir), risque même, à terme, de nuire aux auteurs que l’on enferme dedans, rangés dans cette case et lus avec ce fond de subjectivité.

Je comprends l’intention de départ et l’idée d’associer le bien-être à la légèreté. Je ne me refuse aucun livre qui s’en défend et d’ailleurs La chambre des merveilles portait bien son nom !

Mais ce raisonnement me semble parfois réducteur. Un livre dispose de ce potentiel bénéfique, même si sa couverture n’est pas publiée à coups de couleurs vives ou de graphismes gourmands. Et inversément. A condition à mon sens que la densité morale/psychologique/sociale du sujet ne soit pas sacrifiée pour autant, ou du moins opposée à toute idée de légèreté ou de fluidité justement (sujet, histoire, personnages peu importe le nombre de pages, je ne parle pas de densité matérielle). Pourquoi les opposer ? Ça veut dire quoi aujourd’hui une « lecture facile » comme on le lit bien souvent dans des chroniques ? Est-ce qu’on ne finirait pas par confondre le fond et la forme ?

Je ne sais pas, je pose la question. Je m’interroge. Et je me demande aussi quelle est la position des auteurs qui s’en défendent finalement. L’idée n’étant pas d’intellectualiser ni de dénigrer, bien au contraire. Je ne voudrais simplement pas que nous, lecteurs, devenions consolecteurs sans réfléchir à l’influence du marketing sur notre façon d’aborder le livre et que nous restions toujours vigilants à faire révérence au travail de Titan de chaque écrivain(e) indépendemment des injonctions que l’on reçoit parfois sans y être attentif. Il y a peut-être une autre voie d’abord que celle de cocher des cases en amont pour vivre les mots qui sont dedans ensuite… Un avis sur la question ?

Quoiqu’il en soit, je souhaite à celles et ceux que celui-là ravira de passer un excellent moment !

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Citation p.242, éditions Calmann-Lévy :

« J’ai, enracinée en moi, la croyance absurde que la beauté a le pouvoir de protéger celui qui sait la reconnaître. »

* Love me tender * Constance DEBRÉ

* Love me tender * Constance DEBRÉ

L’amour sous toutes ses formes interrogé dans ses contradictions entre regard social et ressenti personnel.

Un roman coup de poing. Qui laisse parfois K.-O.

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Les coups pleuvent dans ce roman de Constance Debré et la première gifle est donnée dès la première page. Les autres s’ensuivront. Pourtant c’est la profondeur de la réflexion autour de la relation mère-enfant confrontée aux besoins de liberté de la femme-mère qui encourage à rester sur le ring.

Avec une écriture d’une spontanéité inouïe et sans doute volontairement à la limite de l’écrit-parlé pour se situer dans un dialogue quasi-direct avec le lecteur, l’auteure vient nous chercher sur le terrain des tabous sociaux et sociétaux en employant un ton à la hauteur de la liberté qu’elle revendique.

Car oui, il s’agit bien d’affirmer qu’une mère n’est pas obligée d’aimer son enfant, de se vouer corps et âme à son bonheur au détriment du sien, à renoncer à toute liberté pour se sacrifier sur l’autel de ses attentes, à modeler sa vie présente sur la préparation de sa vie future à lui, à le muer en trophée de réussite sociale.

Cette nageuse du quotidien au physique musclé, cheveux courts, taouée (je vous laisse le découvrir son tatouage singulier sur le ventre), masculine dans ses tenues vestimentaires, fumeuse, parisienne, pas matérialiste pour un sou, âgée de 47 ans, est maman de Paul, onze ans.

Séparée (mais pas divorcée) de Laurent lorsque leur fils avait huit ans, ils ont gardé ce lien de vingt ans qui permet d’organiser l’alternance et de se retrouver de temps en temps plus ou moins sereinement. Depuis l’annonce selon laquelle « elle est passée aux filles » depuis quelques mois, les rapports vont se tendre. L’animosité grandir. La bataille pour voir son fils finalement durer.

Les temps intermédiaires vont s’allonger et avec lui les périodes et les récits de rencontres et de ruptures, de cette sexualité débridée et de cette quête (ou revendication ?) du non-attachement. De ce statut clamant un droit à la non-maternité aussi au sens que la société lui attribue, et à celui de ne pas souffrir de l’absence, d’accepter l’abandon comme on ferait son deuil d’un enfant vivant, de laisser son fils à une autre vie plutôt que de subir des rendez-vous encadrés par les services sociaux ou d’assister à l’étiolement d’une relation à l’autre devenu étranger dans le regard et distant dans la relation.

Cette lecture n’a pas laissé indemne et sans réaction la plupart de ses lecteurs en reconnaissant la plume acerbe et libre mais en manifestant un malaise quant à l’extrême des mots employés et des vérités criées sur ce fameux rôle de mère que la société nous a confié au point de de défendre ce droit à « l’abandon ».

Or, derrière les mots et les négations, je ne lis pas qu’une liberté inconditionnelle et une absence de souffrance. Au contraire, est-ce qu’affirmer qu’on peut ne pas aimer voire abandonner son enfant pour le laisser à une vie qui correspond mieux à son équilibre ne serait pas une forme d’amour, une forme de déni ou de fuite en avant pour mieux supporter la souffrance et le manque de celui-ci, celle de ne pas correspondre, de ne pas être en mesure de répondre à des attentes, une forme de connaissance de soi qui va à l’encontre de la société et qui conduit à accepter sa propre différence ? Ce procédé n’est-il pas un moyen plutôt qu’une fin en somme ?

Certains y ont vu uniquement le sacrifice de l’enfant au bénéfice de la liberté inconditionnelle de la maman. Pourtant elle a « envie de se jeter par la fenêtre, juste pour échapper à cette ronde », elle dit que « les enfants, ça fait des blessures mortelles », qu’elle avait « mal au ventre un samedi sur deux ».

Chaque lecteur fait avec ses ressentis, son histoire, ses bagages et ses projections. Une chose est certaine, cette lecture ne laisse pas impassible. Et renferme en elle un cri qui porte loin et permet d’ouvrir le débat, les échanges, l’expression des ressentis, quels qu’ils soient. La puissance de ce livre réside sans doute bien là.

Pour ma part, je reste pensive et en questionnement.

Pas tant sur les mots employés, leur sens ou leur portée car leur implication est tellement ancrée que chacun peut interpréter à sa façon, voire même se rassurer s’il le faut en cherchant la lumière derrière le sombre. En repérant la négation de chaque affirmation comme une proposition de lecture opposée, on peut aussi imaginer au fond qu’une personne qui se défend de ressentir la moindre émotion, positive ou négative, manifeste au contraire le fait qu’elle puisse en être pétrie au point de construire d’énormes murailles au pied de cette sensibilité non assumée et mal canalisée lorsqu’elle est mise à jour. Le mécanisme de défense n’est jamais très loin, chercher à le faire tomber menacerait l’équilibre de celui qui s’appuie dessus pour ne pas tomber. La peur est souvent à l’ouvrage de ce côté-ci.

 Mais je me questionne sur l’utilité d’aller aussi loin, de tout placer en contradiction, comme si aucune nuance n’était possible, aucun compromis envisageable vraiment. Jusqu’à l’opposition entre le titre et le contenu, là aussi bien habile.

Par volonté ou par vérité, l’auteure a sans doute souhaité frapper fort pour se faire entendre. Et c’est réussi. Car parfois il ne reste plus qu’à hurler. Loin de rendre la lecture toujours agréable, parfois même longue sur certains passages destinés à nous détourner de la mère pour découvrir les frasques de la femme, ce roman ne laisse pas sans réaction ni sans envie de prendre parti, et c’est là toute sa force : il a réussi (parmi d’autres naturellement) à remettre sur le devant de la scène le tabou en lien avec le mythe de la mère parfaite, parfois à l’extrême mais avec le mérite de provoquer le débat avec une parole libre. Et c’est bien là un des rôles primordiaux de la rencontre du livre… Après tout, lorsque le sujet est sensible, peut-on toujours aller chercher le compromis ? Face à la submersion des émotions, rien n’est moins sûr, effectivement.

Curieuse d’avoir vos avis sur le sujet, sur le livre, sur vos ressentis. N’hésitez pas !

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Citation p.113, éditions Flammarion :

« Je ne suis pas une mère. Bien sûr que non. Qui voudrait l’être ? A part celles qui ont tout raté. Qui ont tellement échoué dans tout qu’elles n’ont trouvé que ce statut pour se venger du monde. »

⭐︎ Il était une deuxième fois ⭐︎ Nouvelle ⭐︎ Concours d’écriture

⭐︎ Il était une deuxième fois ⭐︎ Nouvelle ⭐︎ Concours d’écriture

Concours Librinova – Magazine Lire ⭐︎ Mai-juin 2020 ⭐︎ Parrainé par Philippe DELERM

⭐︎  Sujet :  Numéro inconnu

⭐︎ Contraintes : entre 16 000 et 20 000 caractères espaces compris

⎻ Maman !

⎻ …

⎻ Maman !!

⎻ Oui ?

⎻ Ton téléphone sonne !

⎻ Qui est ce ?

⎻ Je ne sais pas ! Y a qu’un numéro super long à la place du nom !

⎻ Ne réponds pas ! J’arrive !

Elle accourut, blême, le pas lourd et pressé de celle qui a laissé une casserole de lait sur le feu. Elle n’a pas dû avoir si peur que ça que la casserole déborde pourtant. Elle l’a laissé sonner. Puis se taire. Elle ne répondra pas encore cette fois. En tout cas pas devant moi.

Toujours la même scène. Jamais le même numéro. Un regard par en-dessous, un silence par-dessus. Toujours le même geste. Elle prend le téléphone, le met à l’écart dans le panier en osier déformé de la petite table d’entrée, retourné sur lui-même. Tourne les talons à son tour. Et puis s’en va, comme dans la comptine.

Mais bon, j’ai plus l’âge des comptines. Ni des questions apparemment. Non. Treize ans, c’est l’âge du dictionnaire ! « Au-to-no-mie ! » comme dit Maman.

J’en ai trouvé un en fouillant sur les rayons de la bibliothèque du salon. Je ne cherchais rien de précis, j’explorais en fermant les yeux et laissant trainer mon doigt au hasard. Le contact des couvertures, des creux entre deux, des reliefs, des grains de poussières, du carton qui glisse, du papier usé qui accroche. Je sentais même l’odeur de vieux biscuit parfois, quand mon nez se rapprochait de mon doigt. Celle-là c’est ma préférée.

Et puis, mon doigt a fait un long, très long chemin avant d’arriver au livre d’après. « Long comme un jour sans pain » aurait dit Mamie. Ça doit être pour ça qu’il y a des tranches sur les livres. On les dévore comme du bon pain chaud qui sort du four du boulanger. Ce sera donc celui-là aujourd’hui. J’ai dû me reculer un peu, mes yeux se sont ouverts sans pouvoir tout voir d’un coup. Comment était-ce possible ? Il portait le prénom d’un petit monsieur. Il y avait donc tant de choses à raconter sur sa vie ? Qui était-ce ? Est-ce qu’il aurait été aussi volumineux s’il s’était appelé le Grand Raymond ou le Moyen Gérard ? En l’ouvrant, j’ai compris. Ce petit monsieur connaissait tous les mots de la langue française. Et ils pouvaient tous rentrer dans un seul livre. Il n’était pas que gros, il était lourd aussi. Je l’ai su quand je l’ai lâché sur mon pied droit la première fois que je l’ai porté. C’est lourd la connaissance ! Et personne ne m’avait dit que ça existait. Papa, quand il cherche un mot, il regarde son téléphone. Et c’est tout fin un téléphone.

Aujourd’hui, pour moi, il est presque devenu comme les magazines de décoration qui trainent sur la table de chevet du côté du lit de Maman. Chaque mot est un meuble. Ancien, imposant, repeint, poncé ou léger comme du mélaminé, ça dépend des conversations. Oui parce chaque fois que j’apprends un mot désormais, il me permet de meubler les silences laissés ces jours-là. Ces jours de téléphone retourné, de numéro qui va déborder, d’explications envolées.

Ça arrivait deux fois par an. J’ai compté. Maman changeait de visage. De couleur. De forme. Elle devenait fantôme.

Le jour J, c’était un fantôme en forme de cris. Qui avait laissé trainer ça là ? Qui avait rangé ça là-bas ? Les reproches vous recouvraient comme des draps blancs, impossible d’en sortir, même à l’aide de mes mots-meubles qui restaient coincés dedans. C’était des jours pendant lesquels on voyageait dans un autre espace-temps.

Surtout ma sœur. En fait c’était elle qui disparaissait. Toute une journée. Un dimanche en général. Papa partait avec elle en voiture et revenait seul. Puis il se mettait à faire des choses étranges. Il chargeait le coffre de bagages. Je montais ensuite avec lui pour aller faire le plein d’essence. Et puis il laissait la voiture devant le portail. Alors qu’il la rentrait toujours d’habitude. Trop peur qu’un passant la raye de son regard soi-disant. Tu parles d’un voyage !

Ensuite la journée s’écoulait, s’étirait, n’en finissait plus. Je m’ennuyais sans ma sœur. Et me demander où elle était ralentissait les aiguilles de l’horloge du salon plus encore. Sauf que quand je demandais où elle était passée, c’était toujours une réponse façon résumé.

⎻ Chez une copine.

Je les connaissais toutes ses copines. Et leur maison, leur chien, leurs parents, là où elles habitaient. Mais je devais me contenter de deviner laquelle.

Le plus étrange, c’est que nos parents ne s’occupaient pas de la même façon. Fini le téléphone dans le panier en osier de la table d’entrée. Maman le gardait dans sa main toute la journée. Et le pire, c’est qu’elle appelait ma sœur toutes les deux heures. Pas une minute de plus, pas une minute de moins entre deux appels. Elle ne devait même pas pouvoir jouer tranquille la pauvre !

Moi, je n’avais pas le droit de lui parler. Alors j’écoutais. Cachée dans un coin. J’aime bien les coins. Dans les coins, y a des angles, et selon lequel on choisit on peut changer de vue.

Voir c’est bien mais comprendre c’est mieux. Et moi je ne comprenais pas. Pourquoi elle lui demandait toutes les deux heures « tout va bien, vous êtes toujours à la maison ? ». Elle ne pouvait donc pas sortir non plus ? Que ça ne devait pas être drôle de passer un dimanche chez une copine de ma sœur ! Les miennes étaient beaucoup plus drôles ! Au moins on allait faire du vélo dans les vignes ! On piquait même des pêches au château du bout de la rue mais ça c’était secret. Moi aussi j’avais des secrets. Mais personne ne m’appelait toutes les deux heures pour les révéler.

Et puis vers dix-sept heures, le temps s’arrêtait. C’était Maman qui repartait la chercher. Je le sais parce que c’était après le goûter. Elle filait en oubliant de m’embrasser. A partir de là, on guettait. Le bruit du moteur. Le bruit du portail. Le bruit des graviers. Et enfin, celui de la porte qui claquait.

A son retour, ma sœur fonçait dans sa chambre. Ni bonjour, ni « comment ça va », ni « qu’est-ce que t’as fait aujourd’hui », ni « moi j’ai fait ça ».

Elle n’en ressortait que pour le dîner. Tout ça pour ça ! Ah non. Et chaque fois j’essayais. J’allais gratter à sa porte, je lui glissais des dessins dessous, des mots aussi, des vrais, pas des meubles. De toute façon, ça ne passe pas sous une porte, un meuble. Mais rien. Aucune réaction. Aucun bruit. D’habitude elle m’aurait au moins retourné un message écrit avec ses feutres à paillettes que je n’ai pas le droit de toucher ! Juste pour me faire rager. Elle le faisait exprès. Mais les jours de voyage ailleurs, elle n’avait même pas envie de m’embêter.

Au dîner, personne ne parlait. D’habitude Maman demande toujours ce qu’on avait fait dans la journée. Mais là, c’était la télévision qui faisait la conversation de fond. Tu parles. C’est vite dit. Moi je sais bien que parler, ce n’est pas faire du bruit. Et il est de ces silences qui étouffent le son mieux que des boîtes d’œufs collées au mur. Ce soir-là, j’ai quand même tenté. J’ai parlé de ma dernière trouvaille chez le petit monsieur. Un mot tout jovial, quelque part entre joyeux et barboter. Est-ce que ça flotte la joie ? Ce mot c’était « Jubjoter ». Verbe qui signifie émerger d’un rêve sans en connaître la fin et tenter d’y retourner pour connaître la suite. Bon, apparemment on était plutôt en mode cauchemar. Personne ne voulait retourner nulle part. Et pour seule réponse, Maman s’est écriée :

⎻ Allez, les dents et au lit !

Cette injonction relevait presque de la sorcellerie pour moi ces soirs-là. Ou non. Plutôt de la magie. Aussitôt dit, aussitôt envolé. Le petit côté Mary Poppins de ma mère sans doute. « Alélédanhéoli ». Incantation au dieu de la petite souris. Et pouf ! L’espace-temps s’aligne à nouveau sur la vie d’avant. Et la vie d’après reprend son cours doucement. Calmement. Comme si de rien n’était. Enfin de rien… Elle est étrange d’ailleurs cette expression. Ce n’est quand même pas rien justement. Même si on ne sait pas ce que c’était.

Sauf que. Cette fois-ci, je saurai. J’en ai trop marre des fantômes, notre maison n’est pas un château hanté !

Il s’agissait maintenant d’élucider une énigme en forme de numéro. Plus fort encore, il fallait trouver un texte dans des chiffres. Ça plairait à mon prof de maths. Ça ressemble à son « x » dans les équations. Sauf que moi, je ne ferai pas une croix dessus. Ou alors si. Mais pour la cocher.

Parfois, je me demande même si Maman n’a pas fait exprès. Elle est partie de la pièce mais m’a laissé avec le téléphone dedans. Peut-être que c’est plus facile de faire deviner que de dire directement ?

Alors, qu’à cela ne tienne, j’ai tourné l’appareil de maman qui me tournait le dos. Ça m’a même fait un peu tourner la tête. J’ai cherché un bout de papier et un stylo. On ne les trouve jamais quand on les cherche ceux-là. Mon cœur battait trop fort, c’est pour ça. Comme si les coups tapaient dans mes oreilles et empêchaient mon cerveau de réfléchir, mes yeux de les voir. Ils étaient dans le tiroir. Tu parles d’un coup de cœur !

Je me sentis entrer dans la peau d’une policière super entraînée. A force de les voir dans les films, je savais quoi faire. Donc je ferai comme eux. Ça démarrait toujours comme ça. Des chiffres griffonnés sur un bout de papier. En recopiant, je remarquai le signe « plus » suivi de plein de chiffres avec des barres. Des sept, des quatre, des un. Tous mélangés. Pas de rondeur. Pas de douceur. Je préférais les figures des hiéroglyphes égyptiens. C’est plus joli et c’est plus facile pour trouver un profil.

Heureusement, il n’y avait pas que le petit monsieur pour faire des recherches. J’avais vu Papa faire sur la « grande toile » comme il l’appelle. Il n’aime pas désigner les choses par leur nom. Mais plutôt par leur utilité. A cause de cela, je me suis longtemps demandé si c’était une grande araignée qui attendait derrière l’écran et qui nous envoyait les résultats de ses recherches en allant pêcher toutes les informations qu’elle avait interceptées dans ses filets. Avec toutes les pattes qu’elle avait, c’était possible.

Dans tous les cas, il fallait taper « numéro inversé » sur la loupe et lui envoyer. On aurait dû l’appeler numéro renversé oui plutôt ! On avait la tête en bas et des bouts de vie à l’envers. Comme quand je regarde le ciel en me penchant en avant et en passant la tête entre mes deux chevilles. Ceci dit, il y a des limites à tout, à la souplesse aussi. Et là, je voulais surtout vivre à l’endroit.

La Goliath de mon ordinateur n’a pas tardé. Bonne pêche encore une fois. Bien joué ! Mais là aussi j’ai dû me reculer pour être sûre que mes yeux voient correctement toute l’information qui s’affichait. Eh oui, seul le numéro était inconnu. Mais le nom inscrit en face ne l’était pas. Mon prof de maths serait fier demoi. Première équation à une inconnue résolue. Pour mon âge, c’était pas mal du tout ! Faudra que je le dise à ma sœur.

D’ailleurs, ce nom, c’était le sien. On n’avait pas le même toutes les deux. Nos parents nous ont toujours expliqué que chacune de nous avait pris le nom de l’un ou de l’autre. Au choix. Enfin leur choix. Le mariage, ce n’était pas leur truc. Donc pas de jalouse. Chacune le sien. Tu crois qu’ils avaient tiré au sort à la naissance de la première ? En tout cas, l’idée c’était de tout partager. Mais juste entre nous. Puisque c’est un nom de famille. Comme un gâteau. Maman m’avait offert de sa tarte tatin et Papa t’avait donné de son moelleux au chocolat.

Mais s’ils avaient bien tout partagé entre nous, pourquoi une autre personne aurait-elle pris du gâteau de Maman sans que je le sache ? Y a qu’un gâteau dans un nom ? Ou plutôt y a qu’un nom pour un gâteau comme celui-là ? Mon petit monde en forme de cuisine bien rangée vacillait. Moi j’aimais les recettes toutes faites. J’avais comme l’impression qu’il me manquait des ingrédients.

Son prénom finissait par la lettre O. Comme mon copain Gino au collège ou ce fameux Alberto qui terrorisait tous nos retours à la maison en bus avec cette manie de taper les plus petits derrière la tête à chacun de ses passages dans l’allée. Il aurait dû s’appeler Calboto tiens.

En cherchant sa photo dans la galerie d’images associées à son identité, ça n’avait rien d’un tableau de musée. Il semblait vieux et fatigué. Dans les textes qui l’accompagnaient, tout était dans un genre d’espagnol que je ne comprenais pas. C’est sans doute normal, je n’ai commencé ma deuxième langue qu’en cinquième. Et surtout je me demandais : ça se cache un grand-père ? Pourtant j’avais bien recompté et on les avait tous. En plus, ils n’étaient pas joueurs. L’enquête piétinait.

J’ai grandi en entendant parler à la fois du devoir de vérité et du droit au jardin secret. A ce stade, mon cœur balançait. Est-ce que je serai plus écolière ou jardinière aujourd’hui ?

Le moment du déjeuner arrivait. Et je n’avais pas la patience d’attendre que grandissent les plants du potager. Je n’aime pas les courgettes de toute façon. Alors, après ma première bouchée, j’ai touché mon petit creux au-dessus de la bouche. Il était là, il était temps. Et je décidai de prononcer son prénom et son nom. Oui parce que j’avais appris que s’il y avait le préfixe « pré-», ce mot se disait avant le second. Comme ça, sans introduction. Sans mot autour. Le regard haut et le menton levé. J’attendais.

Choc de fourchettes sur la céramique des assiettes. Verre plein posé sans ménagement sur le bois de la table qui n’avait rien demandé, lui. Leurs yeux écarquillés à la recherche des autres puis des miens. Je voyais défiler tant de points d’interrogation dans le reflet de leur iris noir de défi. Je souriais. J’avais eu raison. Faire ses devoirs, ça a parfois du bon.

⎻ Comment sais-tu ?

Maman peinait à s’exprimer à haute voix. Une histoire de chat coincé il paraît. Je n’ai jamais bien compris, nous avions deux chiens.

⎻ Comment je ne sais pas surtout ?

Je lui répondis sans animosité. Les yeux en forme de cœur et le cœur prêt à écouter. C’est important d’écouter avec les yeux.

Décidément, les moments de repas chez nous, ce n’est pas l’idéal pour une bonne digestion. Tellement de choses restent coincées dedans. Mais je savais bien comment y remédier. J’avais grandi avec un outil de la vie comme disait Mamie. C’est elle qui me l’avait transmis. J’avais cinq ans. Et puis après, elle est partie. Envolée.

⎻ Le secret pour se sentir plus légère, c’est de ne pas avoir de secret. Et la seule façon d’y arriver, c’est de les faire s’envoler avec des mots. Les mots parlés, les mots écrits, les mots chuchotés, les mots chantés et même les mots interdits. Parce que les mots, ils ont des ailes qui nous portent quand les nôtres sont fatiguées.

⎻ Mais je n’ai pas d’ailes Mamie ?

⎻ Si ! Un ange a posé le doigt sur ta bouche à ta naissance et tu en es devenue un à ton tour. Regarde toujours bien ce creux au-dessus de ta lèvre supérieure, il te le rappellera quand le doute trahira ta mémoire.

Elle avait raison. Ce jour-là, j’ai finalement appris qu’on pouvait avoir deux papas. Un père de vie et un père de cœur. C’est comme ça qu’elle dit ma sœur. Et c’est comme ça qu’elle me l’a expliqué. Et notre père, c’est son père de cœur. Alors parfois on doit faire un choix ? On peut vivre sans cœur ? Et un cœur ça peut battre sans vie ? Trop d’antinomies. Pourtant, apparemment, pour le premier c’est oui. Il était parti, et Maman avait gardé son nom. Comme quoi, dans la recette de la vie, il y a plus d’ingrédients cachés que l’on ne croit.

Elle a continué avec une histoire de sang différent qui coule dans nos veines, une histoire de vraie vie qui se vit avec le cœur. Il y aurait donc des fausses vies ?

Je n’ai pas tout compris tout de suite à cette histoire de sang. Est-ce que c’est comme dans les films, quand on cache les vêtements tachés ? Mais il a tué qui alors ? Ton enfance ? Elle a pleuré. Pourtant je ne l’avait pas grondée. 

Elle m’avait parlé de garder ce secret pour être sûre qu’il ne l’enlève au Portugal. Ils se voyaient deux fois par an dans un village à côté de chez nous mais si je parlais, on ne se verrait plus jamais. Ce n’était pas un colis ma sœur pourtant ? C’est donc pour ça que Papa se préparait à chaque fois qu’il l’emmenait le voir, au cas où il y aurait une livraison inattendue ? Course-poursuite, le film continue.

Et elle avait rajouté que c’était secret, aussi, parce qu’il ne savait pas que j’existais. Finalement c’était moi le fantôme. Et c’est Maman qui devenait blanche comme un linge. Entre atelier cuisine et atelier lessive, nous étions très occupés décidément !

Elle m’avait surtout parlé des autres adultes et de tous ces gens qui ne devaient pas savoir. Parce qu’ils diraient qu’on n’était plus sœurs. Ou qu’à moitié. Ça se coupe en deux une sœur ? Ce n’est pas un gâteau pourtant. Enfin, pas tant qu’elle ne sera pas maman !

Non. Moi j’avais décidé. Je suis un ange et je lève les secrets. Tout cela leur avait arraché les plumes. Or, il était grand temps de se remettre à voler. Et puis « la bave du crapaud n’atteint pas la blanche colombe ». Une histoire de sagesse populaire. Pour une fois que je suis sage !

Alors, même si on a du sang en commun à moitié, ma sœur ne sera jamais une moitié de sœur. Parce que je l’aime avec le cœur. Tout Entier. On nous l’a bien expliqué en cours de S.V.T. Le cœur a besoin de ses deux oreillettes et de ses deux ventricules. Ils marchent ensemble et se répondent. D’ailleurs je me suis toujours demandé si ça voulait dire que le cœur avait une sorte d’oreilles et de ventre, au passage. Ceci dit, oui, sans doute, il écoute quand je pleure et parfois il gargouille quand j’ai peur.

Et au pire, on a de la chance. Tu sais pourquoi ? On a quelque chose que les autres n’ont pas. Parce que pour l’autre moitié, on leur expliquera que ça nous fait plus de place pour l’oxygène ! Comme dans ce dessin animé avec les petits personnages blancs qui courent dans nos veines, en portant des poches remplies de bulles d’air, tu te souviens ? Comment il s’appelait déjà ?

⎻ « Il était une fois la vie » ! se rappela ma sœur, les larmes aux yeux.

C’est vrai que nous, on ne sait pas aussi bien dessiner. Mais on peut dire qu’à la maison, c’est encore plus animé ! Alors on n’a qu’à l’écrire. Avec tes feutres à paillettes. On mettra un gros titre avec plein de couleurs. Et on l’appellera : « Il était une deuxième fois ». Après tout, c’est comme dans nos spectacles de théâtre : il y a la répétition générale. Mais ce qui compte, c’est la vérité du jour présent.

Depuis cette date, toute la famille s’est mise à respirer. Les fantômes ont déserté. Et ce numéro, il ne nous a plus jamais mis en apnée. Avec des ailes on voit tout de plus haut. Merci les mots. Vous êtes ma cerise sur le gâteau.

* Le Consentement * Vanessa SPRINGORA

* Le Consentement * Vanessa SPRINGORA

Qui ne dit mot ne consent pas.

Le passage d’une vie lacérée, livré à coup de mots savamment aiguisés.

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Quand le Livre, considéré comme un objet de culture, peut muter en instrument de torture …

Quand l’écriture rédemptrice répond à l’écriture du vice, celle-là même qui a plongé l’auteure de la première dans les tréfonds du déni général au nom de la fameuse distinction entre l’Homme et l’Artiste dans le milieu dit intellectuel….

… Est-ce-que la loi du talion délivre, libère, permet de respirer à nouveau et de ne plus baisser les yeux au détour de son propre reflet ? Tout dépend. De l’œil et de la dent sans doute.

Car il est de ces combats qui semblent perdus d’avance tant les armes sont inégales. Tant la puissance du collectif pressurise au point de faire taire le besoin de justice individuelle. Tant la force du voyeurisme se délectant du rendu visible suffit à reléguer toute velléité de préservation de l’intimité personnelle au rang d’accessoire, de malvenu, voire de manque d’ouverture d’esprit si ce n’est de non-respect de la liberté d’autrui. Tant l’emploi des mots d’ornement, ceux qui paraissent brillants et revêtus de poésie, suffit à détourner ceux qui les louent de toute quête de profondeur de pensée, de toute recherche d’impact sur les fondations qu’ils ravagent en sous-face. Au royaume des situations renversées et de la tyrannie de la bien-pensance, le bien et le mal n’ont plus de frontières, mises à part celles de celui qui s’en targue et qui les impose unilatéralement. Et c’est finalement la bonne conscience vernie par la mauvaise foi qui devient arbitre de qui a gagné et qui a perdu.

Pourtant…

Vanessa SPRINGORA s’est placée, à mon sens, au-dessus de tout cela et n’a pas succombé, loin de là. Avec le courage d’y aller, de s’élever et de se libérer, envers et contre tous, envers et contre tout.

Malgré la blessure, l’incompréhension, la colère, le dégoût et j’en passe. Pour celui qui, d’ « éphébophile » comme elle finira par le qualifier, captivé par cette « extrême jeunesse » des 10-16 ans qu’il eut définie comme « le véritable troisième sexe », s’est érigé en sauveur de toutes et tous ces adolescents qui, à cet âge, menacent de devenir des « rebuts de la société » du fait de leurs excès, qui les initie à ce qu’il pense être le meilleur de la sexualité et les détourne de tous les dangers malgré ces trois décennies d’écart au moins (amis et famille compris), qui les dépossède d’eux-mêmes pour mieux les posséder, qui les instrumentalise au service du perpétuel renouvellement de son inspiration et de sa plume au vu et au su de toute une communauté qui en lira chaque détail et encensera chaque sortie littéraire, par voie de presse ou plateaux télé, qui les transforme en bourreaux à leur tour pour devenir victime lorsque la tentative d’évasion de ces griffes trop acérées pour ces oisillons se solde par une mise à distance physique définitive. Même si elle « tourne en rond dans sa cage » depuis. Les barreaux de l’esprit sont puissants, épais, lourds, plombants. Car oui il s’agit de V. dans ce roman autobiographique. Mais elle ne sera pas la seule.

Du côté de G., jamais de regret exprimé, jamais de remord ni de remise en question qui plus est. Allant contre toutes les lois, et jamais inquiété de ceux qui auraient pu les lui rappeler. Habitant d’un monde bien à lui, où il n’est pas question de majorité sexuelle, de respect du b.a.-ba de la propriété intellectuelle, d’interdit. Chaque faille laissée à l’endroit de sa victime par un père absent par exemple, est une brèche où s’engouffrer pour mieux s’y installer. Combler son vide pour nourrir le sien. Narcisse n’a qu’à bien se tenir…

Alors comment y arriver ?

Utiliser l’arme que l’on a en commun avec son bourreau pour la retourner contre lui et « prendre le chasseur à son propre piège, l’enfermer dans un livre ». Mais en l’utilisant autrement cette arme. Sans imiter l’usage que l’Autre en a fait. Il y a 10 ans, il y 20 ans, il y a 30 ans.

En se distinguant par l’élégance de ces détails qui en s’accumulant deviennent montagnes pour ne pas tomber dans la facilité et la bassesse dont on a été victime et que l’on reprochait à l’autre. .. : utiliser les initiales alors que les noms des personnages sont bien connus et médiatisés ; s’astreindre à l’honnêteté intellectuelle et humaine de respecter la chronologie des faits, et de procéder à la description des ressentis replongés dans le contexte du moment sans céder à la facilité de les farder par l’analyse et le désarroi de tant d’années passées ; faire le choix (ou était-ce une nécessité pour supporter l’insupportable ?) de la distance via une narration essentiellement indirecte pour ne pas se laisser aller au vice de la stricte reproduction des échanges épistolaires et ébats intimes qui seraient directement jetés aux lecteurs pour les nourrir de justifications et preuves inutiles.

Quand Vanessa SPRINGORA écrit sur le Consentement avec un grand C, c’est donc sans doute pour crier que le consentement seul ne se suffit pas à lui-même. Que le mot nu de sa majuscule est muet. Ou que la perception que la société en instille pour éclairer la compréhension de certaines histoires de vie s’avère trop éloignée de la réalité. Elle questionne le grand consentement, le propre, pas le commun.

Il est pourtant une condition substantielle du contrat au moins moral qui unit au moins deux êtres. Il est défini par la loi. Il s’agit de donner son accord en l’absence de tout vice sous peine de nullité absolue. Erreur, dol, violence. Tous à la fois ? Il n’était malheureusement plus question de plaider sa cause. Alors quand la loi ne semble plus rien pouvoir pour soi, il reste les mots pour Communiquer, Circonscrire, Crier. Et enfin espérer changer de Camps. Car c’est elle la victime, n’en déplaise aux conciliants.

Personnellement, même si je m’attendais à une narration plus impliquée, je comprends en l’analysant et peut-être en lui prêtant une fausse intention, que l’auteure a pris le parti de la confession à distance, celle qui suffit, qui invite à la confiance, qui en dit déjà beaucoup sans nécessiter de justifier davantage le déroulé de cette macabre méthode perverse et égotique allant jusqu’à la dévoration de sa victime qu’il instaure en bourreau.

Alors pour la lecture de ce roman, me voilà Conquise. Et vous ?

* Ce que nous sommes * Caroline BONGRAND

* Ce que nous sommes * Caroline BONGRAND

Écrire le vide pour le remplir. Et l’accueillir. Un roman inspirant et lumineux.

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Il n’y a pas d’évidence. Aucune. Jamais. A commencer par celle selon laquelle nous disposerions tous de racines bien ancrées, de mémoires familiales bien établies, d’un héritage humain bien défini. 

Il est en effet de ces arbres généalogiques qui comportent une multitude de branches vides, ou bien à moitié en pousse, à moins qu’elles ne soient totalement absentes ? Et pourtant le besoin de les voir se dévoiler grandit intérieurement et un jour explose. Au point de ne plus pouvoir repousser ce moment de coucher son histoire sur le papier. Parce que la nature n’aime pas le vide et que c’est une façon de le remplir.

L’auteure, Caroline LEGRAND, qui est aussi la narratrice, se jette dans cette issue suite à un évènement bouleversant. Peut-être même plusieurs. Et non sans considération sur le fait qu’écrire sur soi, c’est aussi écrire sur les autres. Pourtant. La pudeur et l’honnêteté de sa démarche savent nous emmener dans cette quête qui peut faire échos à certains pans de nos propres blessures familiales. Tous ces petits mouchoirs transmis entre générations et toutes ces incertitudes dans les détails des récits des Autres.
Cette histoire d’amour, était-ce « un grand ou un petit amour » ? Quelle place occupe le romanesque dans tout cela, le nom de famille, les femmes, la maison, l’amour des autres et finalement l’amour de soi ? Autant d’interrogations qui se dessinent, sans jugement. Traduisant simplement cette envie de trouver sa réponse du moment. Et de découvrir « ce que nous sommes ». A la rencontre entre le verbe être et la notion d’addition. 

L’écriture alterne entre poésie des sentiments et rudesse des violences découvertes, entre passé et présent à la lumière de la grande et de la petite histoire, entre questionnements dévorants et acceptation de réponses incomplètes. Le rythme les suit, tantôt lent et tantôt abrupt. Pas de phrase inutile, chaque mot est pesé, la page parfois presque blanche assumée. La présence de nombreux personnages et le tumulte de leurs vies parallèles peuvent certes nous perdre un temps. Mais le fil est là, nous rattrape et nous guide entre passé et présent.  

Je range donc ce roman parmi les découvertes lumineuses et j’encourage chaque lecteur et lectrice passionné(e) à sa lecture et à son partage. Car au-delà de ce thème relatif aux secrets et vides de famille si chers à de nombreux écrivains, le parti pris de l’auteure de romancer volontairement certaines absences de l’histoire et de l’annoncer en amont, donne aussi une place à part à ce livre dans la catégorie des autobiographies. Au-delà, il est un joli chemin dont on peut s’inspirer pour l’emprunter au quotidien. Pour chacune et chacun de nous. Une autre façon d’aller à la rencontre de soi, de s’apaiser et de transmettre ensuite. Car oui, il est naturellement beaucoup question de transmission, d’accueil et d’imagination. Et la résonance est bien forte à ce jeu-là.