* Propriété privée * Julia DECK

* Propriété privée * Julia DECK

On ne choisit pas ses voisins. Certes.

Un sujet et des personnages qui auraient supporté plus de profondeur.

🍒🍒

Le traditionnel jeune couple et son ambition d’accéder à la propriété. Dans un pavillon périphérique. Entourés de gens soucieux de leur empreinte environnementale, comme eux. Le rêve !

Enfin, quand il est question de tuer le chat des voisins en premier chapitre et d’envisager par quels moyens et selon quelles modalités, le cauchemar ne semble pourtant pas bien loin. Ambiance.

Du rêve de devenir propriétaire à la désillusion que la propriété peut engendrer, il n’y a donc qu’un pas, celui de la porte de ses voisins ! On ne les choisit pas affirme la sagesse populaire. Effectivement.

Cependant, d’un sujet plutôt commun actualisé à la lumière du développement des écoquartiers s’affichant écoresponsables, et de communautés de citoyens en pleine écoconscience de l’impact de leur façon de vivre sur l’environnement, le récit tarde à réellement nous happer sur le chemin du côté obscur des résidents de ce petit microcosme. Sans vraiment nous plonger dans un suspense insoutenable ni susciter des questionnements nous gardant en haleine quant à leur devenir. Malgré la mort du chat des voisins donc. Malgré les fricotages de certains avec un fond de chantage qui s’annonce. Malgré les disputes et la participation auditive collective à la vie de tous et de tout, promiscuité oblige lorsqu’elle n’est pas accentuée par quelques menus travaux mitoyens.

Déception donc face à une impression de superficialité dans l’analyse des émotions des personnages, de leurs interactions et des conséquences de leurs actes dans ce contexte façon huis clos avec un « l’enfer c’est les autres » dans le placard sartrien. Également face à un ressenti de manque de profondeur dans le traitement de faits se voulant rebondissements mais qui ne rebondissent pas si haut que cela. Peut-être en lien avec une volonté de rejoindre plusieurs genres différents allant du roman au polar. Finalement, le cumul ou la succession de tous ne permet pas, il me semble, de creuser suffisamment chacun d’eux.

* Changer l’eau des fleurs * Valérie PERRIN

* Changer l’eau des fleurs * Valérie PERRIN

Face aux virages de la vie. Le courage des liens du cœur.

Un roman bouleversant et gravé.

🍒🍒🍒🍒🍒

De garde-barrière à gardienne de cimetière, il n’y a qu’un pas. Mais un grand. Immense. Lourd. Chargé du passé et allégé d’un avenir meilleur. Sans jamais être plombant.

Pourtant si on l’avait dit à Violette Toussaint lorsqu’elle vivait au rythme du passage de ces trains quotidiens avec son mari Philippe Toussaint et sa fille, son trésor, Léonine, elle ne l’aurait jamais cru. Quel chemin a-t-elle bien pu suivre ou subir pour se retrouver finalement seule au milieu d’une autre petite famille de cœur reconstituée, au cimetière de Brancion-En-Chalon en Bourgogne, entre curé, fossoyeurs et quelques visiteurs perdus qui ont besoin de se retrouver ?

A s’arrêter au titre ou à la quatrième de couverture, la tentation de se dire qu’on va sombrer dans le terne et le pathos est grande. Un univers de grisaille où les fleurs ne servent qu’à orner des tombes ? Et ce pendant près de 650 pages ? Non merci.

Eh bien justement : merci. On en est loin.

Qu’il est haut en couleurs ce roman, doux et abrupt à la fois, tellement passionné aussi, intense dans tous les moments que nous font vivre densément chacun des personnages. Ils s’appellent Philippe, Léonine, Nono, Julien, Elvis, Gaston, père Cédric, Sasha, Irène, Gabriel. Ils se découvrent à nous au fil de la narration, avec sensibilité et poésie, honnêteté et sans faux-semblants. Jamais. Leurs qualités, leurs défauts, leurs faiblesses, leurs manques de courage, leurs mensonges à eux-mêmes et aux autres, leur profondeur, leurs couleurs intérieures. Le plus surprenant parfois reste que l’on parvient à ne pas en vouloir à certains, vraiment. Même dans les pires moments. L’auteure met tellement d’implication dans chacun d’eux, donne tellement d’éléments pour comprendre sans jamais les imposer, que sans cautionner, on parvient à accepter. L’inacceptable. Et surtout à aimer les autres, profondément, sincèrement. Et c’est justement ce qui les attire ensuite à d’autres à leur tour, différents et à la fois si proches. Sans poser de question, sans vouloir tout savoir, chacun sait. Et tend la main.

L’habileté que maîtrise Valérie PERRIN réside également dans cet art de tisser une toile de fond qui se densifie et se rapproche grâce au rythme créé par les nombreux voyages entre passé et présent. On monte très vite dans ce train qui laisse la place et le temps au lecteur de comprendre, déduire, se questionner, en tirer ses propres conclusions. Chaque élément est distillé avec élégance et agilité dans les descriptions, les échanges directs entre les personnages, les petits détails qui n’en sont pas. Jusqu’au titre de chaque chapitre, travaillé et évocateur, poétique et philosophique. Une touche de miel en plus.

Tout le travail sur le symbolisme en fait partie, et il est somptueux, fin, subtil, pétillant. Qu’il s’agisse de métaphores, de personnifications et j’en passe, chaque passage figuré vient petit à petit habiller les personnages de toutes les couches de leur vie pour enfin comprendre ce et ceux qu’ils sont devenus. Car il y a ce qu’ils montrent aux autres, ou plus précisément ce qu’ils acceptent de montrer, et ce qu’ils sont profondément. Être au monde et devenir qui on est. Un long chemin de confiance et de réparation. Violette ne s’habille-t-elle pas « en hiver » alors « qu’en dessous il y a l’été » ?

Chaque page se tourne avec émotion, appréhension, envie. Sauf les dernières. Comme une envie de ralentir le rythme de lecture pour ne pas arriver au bout trop vite. Et les quitter le plus tard possible.

Après avoir refermé ce roman, j’ai ressenti ce manque, celui qui, vous savez, vous donne l’impression d’un adieu sur le quai de la gare ! Ils étaient à leur tour devenu ma famille, mes amis, mes confidents et quand je jardine encore aujourd’hui, je continue à apporter ma petite contribution à la culture du leur en m’imaginant à quoi il pourrait ressembler, en vrai. Ce jardin du partage, du relai, des confidences, de l’apaisement.

A tous ceux qui ont besoin d’un retour aux bonheurs simples et vrais, foncez !

* L’Italienne qui ne voulait pas fêter Noël * Jérémie LEFEBVRE

* L’Italienne qui ne voulait pas fêter Noël * Jérémie LEFEBVRE

Comme un repas de Noël bien riche et arrosé, ce livre nécessite un temps de digestion. Après et surtout pendant.

🍒🍒

En point de départ, cette jeune sicilienne qui est en cours d’études en France et qui part retrouver sa famille pour les fêtes de fin d’année mais … bien décidée à ne pas les fêter avec elle ! Le déclencheur : un défi, celui de prouver à l’un de ses amis français que sa vision de la famille italienne n’est que représentation. Entre famille et sentiment d’appartenance, les personnages sont prêts à beaucoup pour démontrer leurs convictions, certains dans l’affirmation et d’autres dans l’opposition.

Un rythme sans relâche où l’auteur laisse peu de respiration au lecteur à mon sens pour composer son propre espace d’imagination.

En effet, la cadence rapide de tous les scénarios possibles envisagés à travers les conversations intérieures du personnage principal ou à coup d’interpellations directes du lecteur, peut essouffler. Les interludes avec son chat Souris ou les parenthèses de culture littéraire italienne médiévale prennent, de même, davantage le visage de justifications de choix de récit ou d’affirmation de légitimité de l’auteur que de véritables temps de pauses dans le récit.

Cependant, pour les amateurs de rebondissements intérieurs et de pensées paradoxales qui traversent chaque être sensible à l’analyse de ses ressentis ou de leur sens, les décortications sont souvent exhaustives et intéressantes. Mais là aussi peut-être trop présentes. L’effet girouette finit par faire tourner la tête.

Finalement, sur un sujet aussi riche et débattu en ces fins d’années qui reviennent trop vite pour certains quand ils sont trop espacés pour d’autres, la question du lien entre la famille et le sentiment d’appartenance vus à travers le prisme de la tradition de Noël est utilisée par l’auteur comme un levier pour aborder une multitude d’autres sujets tout aussi intéressants. Mais au vu du rythme effréné du récit, chacun aurait mérité son livre à part entière !

Avis en demi-teinte donc cette fois-ci, mais je reste persuadée que c’est un auteur à suivre …

* Habiter le monde * Stéphanie BODET

* Habiter le monde * Stéphanie BODET

Écrire le deuil comme on franchit une montagne. Et se reconstruire.

Un roman grandeur nature à escalader avec le cœur.

🍒🍒🍒🍒

Tom l’avait initiée à l’escalade, à la nature, au dépassement de soi. Au point de s’y perdre lui-même, d’y sacrifier tout son temps, tout leur couple. Grimper toujours plus haut, toujours plus loin, toujours plus vite. Elle avait tout quitté pour le rejoindre dans leur mazot des Houches près de Chamonix. Ses études, ses amis, sa vie de parisienne. Et puis le fameux coup de téléphone retentit un jour dans la vie d’Emily. Celui que toute compagne ou tout compagnon d’un ou une passionné(e) de la montagne redoute et auquel on se résigne presque fatalement. Il laisse derrière lui ce vide, ce gouffre. L’absence.

Comment faire pour repartir ? Quelle voie emprunter cette fois-ci et sans lui ? Quel virage prendre quand aller tout droit n’est plus permis ?

Le premier sera celui de sa propre quête, en allant le chercher, lui, sur des terres auparavant foulées ensemble, des parois explorées, des cavités où se retrancher. En allant se réfugier dans sa famille dans le sud de la France, l’air des Calanques le rappelait à elle. Alors elle s’est écoutée. Avec la lenteur et le dégrisement face au risque inutile aussi parfois, la vie reprend ses droits. Au point de sentir cette présence réelle monter en elle. Cette présence en plus. Et la confirmation tombe… Elle porte leur enfant.

Puis le second. Alors qu’elle prend la décision de repartir vivre à Paris et reprendre ses études de lettres tout en regardant grandir leur fille, Lucie, les rencontres se multiplient. Des voisins bienveillants, des amis, des collègues. Une opportunité de travailler en tant que rédactrice pour le blog d’un magazine de décoration tombe. Et Mark s’ensuit. Célèbre architecte d’intérieur qu’elle interrogera lors de son reportage en Australie et qui se questionne lui-même terriblement. Sa place, son travail, son rôle. Comment être au monde pour l’habiter ? A moins que ce ne soit l’inverse ? Ils se retrouvent sur toutes ces orientations à définir, redéfinir, préciser, remettre en question, qu’elles soient environnementales, sociétales, philosophiques. D’abord là-bas puis à travers leurs échanges épistolaires après le retour en France d’Emily.

Stéphanie BODET nous emmène en deuxième partie dans le symbolisme du foyer et de la représentation que l’on peut en avoir, ponctué de ces références poétiques et philosophiques qui s’égrènent à chaque début de chapitre. Baudelaire et son rêvoir, Heidegger et ses liens entre habiter et bâtir. Ils sont tous là, et c’est heureux.

Mais elle nous transmet surtout de façon plus globale, cette fois-ci, après « A la verticale de soi » paru en 2016, son amour de la montagne et de l’alpinisme sous un autre angle. Écrire le deuil comme on franchit une montagne. Faire face au vertige créé par le vide tragique de l’être aimé. Franchir chaque étape de l’absence comme on aborderait une voie, par étape, le sommet en fond, en allant chercher chaque prise dans un équilibre fragile, en pensant retrouver l’être absent dans l’ailleurs du passé… et se retrouver soi, finalement. L’auteure qui pratique cette discipline nous fait cadeau de toute sa symbolique et de sa poésie à travers cette belle métaphore de vie, et c’est réussi. Par respiration progressive et patiente, on accueille chaque mot, chaque émotion, en se les autorisant aussi finalement, comme Emily pour qui le voyage se déplace et de géographique, devient intérieur. Et sans nul doute, on la suit.

Un roman fin et positif, rythmé et sensible. Sans sensiblerie.

* Le jour avant le bonheur * Erri DE LUCA

* Le jour avant le bonheur * Erri DE LUCA

Grandir dans le berceau napolitain. Et devenir.

Une écriture unique, poétique et sans détour.

🍒🍒🍒🍒🍒

Ce ne sont pas toujours les visages de la mère et du père qui se penchent au-dessus du berceau de nos enfances. Il n’y a d’ailleurs pas toujours un berceau. Parfois plutôt un terreau. Une terre. Pour le narrateur qui est aussi l’auteur et qui retourne sur les pas de la sienne, c’est une ville toute entière. Avec ses habitants, ses habitués.
Naples. Qui le vit grandir et le porta jusqu’à lui-même. Cette chère et si particulière Naples. Son dialecte. Sa vie grouillante qui jette chaque personne dans le mouvement de ses « ruelles les plus étroites et les plus braillardes du monde », sans ménagement. Cette « ville très ancienne, creusée, farcie de grottes et de cachettes ». Que le narrateur n’aura de cesse d’explorer.

C’est en effet au cœur de l’un de ses vieux immeubles enchevêtrés où les uns vivent au contact des autres, « pleins de trappes murées, de passages secrets, de crimes et d’amours illicites » que le narrateur grandit. Un temps d’après-guerre dans une Naples tout juste révoltée puis libérée. Depuis ce rez-de-chaussée où, orphelin, il vit seul, libre malgré l’existence d’une mère adoptive, et toujours sous la protection et le regard bienveillant de don Gaetano le concierge, orphelin lui aussi, devenu figure paternelle centrale pour le jeune garçon. Pilier de toutes ses découvertes, il saura lui transmettre la grande et sa petite histoire et considère la vie comme un jeu de scopa telle qu’on lui a enseignée : « une lutte entre l’ordre et le chaos ». Il l’initiera à tout ce qu’il connaît déjà, depuis la pêche jusqu’aux petits travaux d’électricité et de plomberie en passant par la sexualité avec la veuve de l’étage, parfois le tout entremêlé.

Dans cette même cour où il a fallu escalader tuyau et balcon pour être accepté aux jeux de ballons des plus grands, au prix d’être surnommé en dialecte « ‘a scign », le singe, sous le regard timide et caché d’Anna, la jeune fille du troisième étage. Depuis ce jour, elle n’a plus vécu que dans ses pensées. Comme un fantôme. Derrière sa fenêtre. Jamais de contact. Juste un visage. Juste un espoir. Et puis plus rien. Disparue.
Alors la vie suit son cours entre l’école qui accueille les pauvres et les autres, qu’il aime et qu’il prolonge à travers ses découvertes livresques à l’abri dans sa cachette, au gré de ses escapades dans les ruelles en pente vidées de leurs habitants l’été, en compagnie d’abord des « Trois mousquetaires » même s’ils étaient quatre, puis de tous les livres qui ont suivi. Et de ses sorties en mer, des réparations, des visites de « l’imposteur des impôts » … Jusqu’au jour où elle réapparut.

Dix ans plus tard. Tant d’interrogations se bousculent alors dans sa tête, tant de paradoxes. « Attendre m’a fait oublier ce que j’attendais ». Mais c’est sans compter la sagesse et la poésie de don Gaetano. La lucidité aussi. Car passés la légèreté de la rencontre, les histoires de feuilles, d’arbre et de miettes d’étoiles qui se mangent, le temps des libertés et des découvertes, la réalité peut prendre un tout autre visage. Et pour don Gaetano, pour eux, seule « la mer se charge de régler les comptes » …

Un des plus beaux romans d’Erri DE LUCA à mon goût.

Il manie l’art de la ponctuation avec une subtilité et une précision sans égal. Il y a sans nul doute plus de points que de virgules dans ce roman. Chaque propos est court et puissant. Tout comme les échanges entre les protagonistes. On respire avec eux. A travers eux. Chaque fin de phrase est un jet, un coup de poing, un souffle, une gifle, une inspiration. Qui traduit toutes les aspérités de l’enfance telle que l’auteur la vit à nouveau. Et telle qu’il l’analyse du haut de toutes ces années écoulées. Une enfance mal épargnée des retors de la vie mais pourtant bercée par cette poésie si délicate et si paradoxale, car finalement pragmatique, celle qui sert la survie et le réalisme abrupt du quotidien dans cette Naples où tout est possible, ou tout est permis. Ou presque.
Un roman d’initiation qui secoue les émotions du lecteur au gré des vagues de cette mer qui devient protectrice, au gré des dialogues entre le narrateur et don Gaetano, ce philosophe de la vie et de ses tumultes qui sait traduire chaque situation en image, qu’elle soit comparaison ou métaphore, dans son napolitain auquel il tient tant pour raconter à la voix car « tu dis quelque chose et on te croit ». Eh oui. On l’a cru. On les a aimés. On a tremblé et frémi avec eux. Et on a même envie d’y retourner.

Plongez ! Vous ne serez pas déçu(e)s.