* Le Consentement * Vanessa SPRINGORA

* Le Consentement * Vanessa SPRINGORA

Qui ne dit mot ne consent pas.

Le passage d’une vie lacérée, livré à coup de mots savamment aiguisés.

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Quand le Livre, considéré comme un objet de culture, peut muter en instrument de torture …

Quand l’écriture rédemptrice répond à l’écriture du vice, celle-là même qui a plongé l’auteure de la première dans les tréfonds du déni général au nom de la fameuse distinction entre l’Homme et l’Artiste dans le milieu dit intellectuel….

… Est-ce-que la loi du talion délivre, libère, permet de respirer à nouveau et de ne plus baisser les yeux au détour de son propre reflet ? Tout dépend. De l’œil et de la dent sans doute.

Car il est de ces combats qui semblent perdus d’avance tant les armes sont inégales. Tant la puissance du collectif pressurise au point de faire taire le besoin de justice individuelle. Tant la force du voyeurisme se délectant du rendu visible suffit à reléguer toute velléité de préservation de l’intimité personnelle au rang d’accessoire, de malvenu, voire de manque d’ouverture d’esprit si ce n’est de non-respect de la liberté d’autrui. Tant l’emploi des mots d’ornement, ceux qui paraissent brillants et revêtus de poésie, suffit à détourner ceux qui les louent de toute quête de profondeur de pensée, de toute recherche d’impact sur les fondations qu’ils ravagent en sous-face. Au royaume des situations renversées et de la tyrannie de la bien-pensance, le bien et le mal n’ont plus de frontières, mises à part celles de celui qui s’en targue et qui les impose unilatéralement. Et c’est finalement la bonne conscience vernie par la mauvaise foi qui devient arbitre de qui a gagné et qui a perdu.

Pourtant…

Vanessa SPRINGORA s’est placée, à mon sens, au-dessus de tout cela et n’a pas succombé, loin de là. Avec le courage d’y aller, de s’élever et de se libérer, envers et contre tous, envers et contre tout.

Malgré la blessure, l’incompréhension, la colère, le dégoût et j’en passe. Pour celui qui, d’ « éphébophile » comme elle finira par le qualifier, captivé par cette « extrême jeunesse » des 10-16 ans qu’il eut définie comme « le véritable troisième sexe », s’est érigé en sauveur de toutes et tous ces adolescents qui, à cet âge, menacent de devenir des « rebuts de la société » du fait de leurs excès, qui les initie à ce qu’il pense être le meilleur de la sexualité et les détourne de tous les dangers malgré ces trois décennies d’écart au moins (amis et famille compris), qui les dépossède d’eux-mêmes pour mieux les posséder, qui les instrumentalise au service du perpétuel renouvellement de son inspiration et de sa plume au vu et au su de toute une communauté qui en lira chaque détail et encensera chaque sortie littéraire, par voie de presse ou plateaux télé, qui les transforme en bourreaux à leur tour pour devenir victime lorsque la tentative d’évasion de ces griffes trop acérées pour ces oisillons se solde par une mise à distance physique définitive. Même si elle « tourne en rond dans sa cage » depuis. Les barreaux de l’esprit sont puissants, épais, lourds, plombants. Car oui il s’agit de V. dans ce roman autobiographique. Mais elle ne sera pas la seule.

Du côté de G., jamais de regret exprimé, jamais de remord ni de remise en question qui plus est. Allant contre toutes les lois, et jamais inquiété de ceux qui auraient pu les lui rappeler. Habitant d’un monde bien à lui, où il n’est pas question de majorité sexuelle, de respect du b.a.-ba de la propriété intellectuelle, d’interdit. Chaque faille laissée à l’endroit de sa victime par un père absent par exemple, est une brèche où s’engouffrer pour mieux s’y installer. Combler son vide pour nourrir le sien. Narcisse n’a qu’à bien se tenir…

Alors comment y arriver ?

Utiliser l’arme que l’on a en commun avec son bourreau pour la retourner contre lui et « prendre le chasseur à son propre piège, l’enfermer dans un livre ». Mais en l’utilisant autrement cette arme. Sans imiter l’usage que l’Autre en a fait. Il y a 10 ans, il y 20 ans, il y a 30 ans.

En se distinguant par l’élégance de ces détails qui en s’accumulant deviennent montagnes pour ne pas tomber dans la facilité et la bassesse dont on a été victime et que l’on reprochait à l’autre. .. : utiliser les initiales alors que les noms des personnages sont bien connus et médiatisés ; s’astreindre à l’honnêteté intellectuelle et humaine de respecter la chronologie des faits, et de procéder à la description des ressentis replongés dans le contexte du moment sans céder à la facilité de les farder par l’analyse et le désarroi de tant d’années passées ; faire le choix (ou était-ce une nécessité pour supporter l’insupportable ?) de la distance via une narration essentiellement indirecte pour ne pas se laisser aller au vice de la stricte reproduction des échanges épistolaires et ébats intimes qui seraient directement jetés aux lecteurs pour les nourrir de justifications et preuves inutiles.

Quand Vanessa SPRINGORA écrit sur le Consentement avec un grand C, c’est donc sans doute pour crier que le consentement seul ne se suffit pas à lui-même. Que le mot nu de sa majuscule est muet. Ou que la perception que la société en instille pour éclairer la compréhension de certaines histoires de vie s’avère trop éloignée de la réalité. Elle questionne le grand consentement, le propre, pas le commun.

Il est pourtant une condition substantielle du contrat au moins moral qui unit au moins deux êtres. Il est défini par la loi. Il s’agit de donner son accord en l’absence de tout vice sous peine de nullité absolue. Erreur, dol, violence. Tous à la fois ? Il n’était malheureusement plus question de plaider sa cause. Alors quand la loi ne semble plus rien pouvoir pour soi, il reste les mots pour Communiquer, Circonscrire, Crier. Et enfin espérer changer de Camps. Car c’est elle la victime, n’en déplaise aux conciliants.

Personnellement, même si je m’attendais à une narration plus impliquée, je comprends en l’analysant et peut-être en lui prêtant une fausse intention, que l’auteure a pris le parti de la confession à distance, celle qui suffit, qui invite à la confiance, qui en dit déjà beaucoup sans nécessiter de justifier davantage le déroulé de cette macabre méthode perverse et égotique allant jusqu’à la dévoration de sa victime qu’il instaure en bourreau.

Alors pour la lecture de ce roman, me voilà Conquise. Et vous ?

* Ce que nous sommes * Caroline BONGRAND

* Ce que nous sommes * Caroline BONGRAND

Écrire le vide pour le remplir. Et l’accueillir. Un roman inspirant et lumineux.

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Il n’y a pas d’évidence. Aucune. Jamais. A commencer par celle selon laquelle nous disposerions tous de racines bien ancrées, de mémoires familiales bien établies, d’un héritage humain bien défini. 

Il est en effet de ces arbres généalogiques qui comportent une multitude de branches vides, ou bien à moitié en pousse, à moins qu’elles ne soient totalement absentes ? Et pourtant le besoin de les voir se dévoiler grandit intérieurement et un jour explose. Au point de ne plus pouvoir repousser ce moment de coucher son histoire sur le papier. Parce que la nature n’aime pas le vide et que c’est une façon de le remplir.

L’auteure, Caroline LEGRAND, qui est aussi la narratrice, se jette dans cette issue suite à un évènement bouleversant. Peut-être même plusieurs. Et non sans considération sur le fait qu’écrire sur soi, c’est aussi écrire sur les autres. Pourtant. La pudeur et l’honnêteté de sa démarche savent nous emmener dans cette quête qui peut faire échos à certains pans de nos propres blessures familiales. Tous ces petits mouchoirs transmis entre générations et toutes ces incertitudes dans les détails des récits des Autres.
Cette histoire d’amour, était-ce « un grand ou un petit amour » ? Quelle place occupe le romanesque dans tout cela, le nom de famille, les femmes, la maison, l’amour des autres et finalement l’amour de soi ? Autant d’interrogations qui se dessinent, sans jugement. Traduisant simplement cette envie de trouver sa réponse du moment. Et de découvrir « ce que nous sommes ». A la rencontre entre le verbe être et la notion d’addition. 

L’écriture alterne entre poésie des sentiments et rudesse des violences découvertes, entre passé et présent à la lumière de la grande et de la petite histoire, entre questionnements dévorants et acceptation de réponses incomplètes. Le rythme les suit, tantôt lent et tantôt abrupt. Pas de phrase inutile, chaque mot est pesé, la page parfois presque blanche assumée. La présence de nombreux personnages et le tumulte de leurs vies parallèles peuvent certes nous perdre un temps. Mais le fil est là, nous rattrape et nous guide entre passé et présent.  

Je range donc ce roman parmi les découvertes lumineuses et j’encourage chaque lecteur et lectrice passionné(e) à sa lecture et à son partage. Car au-delà de ce thème relatif aux secrets et vides de famille si chers à de nombreux écrivains, le parti pris de l’auteure de romancer volontairement certaines absences de l’histoire et de l’annoncer en amont, donne aussi une place à part à ce livre dans la catégorie des autobiographies. Au-delà, il est un joli chemin dont on peut s’inspirer pour l’emprunter au quotidien. Pour chacune et chacun de nous. Une autre façon d’aller à la rencontre de soi, de s’apaiser et de transmettre ensuite. Car oui, il est naturellement beaucoup question de transmission, d’accueil et d’imagination. Et la résonance est bien forte à ce jeu-là.

* Changer l’eau des fleurs * Valérie PERRIN

* Changer l’eau des fleurs * Valérie PERRIN

Face aux virages de la vie. Le courage des liens du cœur.

Un roman bouleversant et gravé.

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De garde-barrière à gardienne de cimetière, il n’y a qu’un pas. Mais un grand. Immense. Lourd. Chargé du passé et allégé d’un avenir meilleur. Sans jamais être plombant.

Pourtant si on l’avait dit à Violette Toussaint lorsqu’elle vivait au rythme du passage de ces trains quotidiens avec son mari Philippe Toussaint et sa fille, son trésor, Léonine, elle ne l’aurait jamais cru. Quel chemin a-t-elle bien pu suivre ou subir pour se retrouver finalement seule au milieu d’une autre petite famille de cœur reconstituée, au cimetière de Brancion-En-Chalon en Bourgogne, entre curé, fossoyeurs et quelques visiteurs perdus qui ont besoin de se retrouver ?

A s’arrêter au titre ou à la quatrième de couverture, la tentation de se dire qu’on va sombrer dans le terne et le pathos est grande. Un univers de grisaille où les fleurs ne servent qu’à orner des tombes ? Et ce pendant près de 650 pages ? Non merci.

Eh bien justement : merci. On en est loin.

Qu’il est haut en couleurs ce roman, doux et abrupt à la fois, tellement passionné aussi, intense dans tous les moments que nous font vivre densément chacun des personnages. Ils s’appellent Philippe, Léonine, Nono, Julien, Elvis, Gaston, père Cédric, Sasha, Irène, Gabriel. Ils se découvrent à nous au fil de la narration, avec sensibilité et poésie, honnêteté et sans faux-semblants. Jamais. Leurs qualités, leurs défauts, leurs faiblesses, leurs manques de courage, leurs mensonges à eux-mêmes et aux autres, leur profondeur, leurs couleurs intérieures. Le plus surprenant parfois reste que l’on parvient à ne pas en vouloir à certains, vraiment. Même dans les pires moments. L’auteure met tellement d’implication dans chacun d’eux, donne tellement d’éléments pour comprendre sans jamais les imposer, que sans cautionner, on parvient à accepter. L’inacceptable. Et surtout à aimer les autres, profondément, sincèrement. Et c’est justement ce qui les attire ensuite à d’autres à leur tour, différents et à la fois si proches. Sans poser de question, sans vouloir tout savoir, chacun sait. Et tend la main.

L’habileté que maîtrise Valérie PERRIN réside également dans cet art de tisser une toile de fond qui se densifie et se rapproche grâce au rythme créé par les nombreux voyages entre passé et présent. On monte très vite dans ce train qui laisse la place et le temps au lecteur de comprendre, déduire, se questionner, en tirer ses propres conclusions. Chaque élément est distillé avec élégance et agilité dans les descriptions, les échanges directs entre les personnages, les petits détails qui n’en sont pas. Jusqu’au titre de chaque chapitre, travaillé et évocateur, poétique et philosophique. Une touche de miel en plus.

Tout le travail sur le symbolisme en fait partie, et il est somptueux, fin, subtil, pétillant. Qu’il s’agisse de métaphores, de personnifications et j’en passe, chaque passage figuré vient petit à petit habiller les personnages de toutes les couches de leur vie pour enfin comprendre ce et ceux qu’ils sont devenus. Car il y a ce qu’ils montrent aux autres, ou plus précisément ce qu’ils acceptent de montrer, et ce qu’ils sont profondément. Être au monde et devenir qui on est. Un long chemin de confiance et de réparation. Violette ne s’habille-t-elle pas « en hiver » alors « qu’en dessous il y a l’été » ?

Chaque page se tourne avec émotion, appréhension, envie. Sauf les dernières. Comme une envie de ralentir le rythme de lecture pour ne pas arriver au bout trop vite. Et les quitter le plus tard possible.

Après avoir refermé ce roman, j’ai ressenti ce manque, celui qui, vous savez, vous donne l’impression d’un adieu sur le quai de la gare ! Ils étaient à leur tour devenu ma famille, mes amis, mes confidents et quand je jardine encore aujourd’hui, je continue à apporter ma petite contribution à la culture du leur en m’imaginant à quoi il pourrait ressembler, en vrai. Ce jardin du partage, du relai, des confidences, de l’apaisement.

A tous ceux qui ont besoin d’un retour aux bonheurs simples et vrais, foncez !