* La commode aux tiroirs de couleurs * Olivia RUIZ

* La commode aux tiroirs de couleurs * Olivia RUIZ

Quand le passé raconte le présent d’une magnifique réunion de famille, les mots se vivent avec l’intensité d’un flamenco : ils tapent du pied et donnent le frisson au plus profond de soi-même

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Ces petites boîtes à qui l’on confie des bouts de vie, vous connaissez ? Celles que l’on remplit de « je garde ce caillou, ce ruban, ce bout de papier froissé, en souvenir, on ne sait jamais » ? Mais l’Abuela savait, elle..

Ici ce sera des tiroirs qu’on ouvre et dont on découvre le contenu avec la narratrice qui est aussi l’autrice suite au décès de cette chère grand-mère. Récit de vie, fiction, peut-être un peu des deux quand la seconde vient au secours des silences, des non-dits, voire des mensonges du premier..

Et qu’elle est haute en couleurs cette histoire de vie que l’on déroule comme une pelote rouge et or à la lumière de la grande Histoire : celle de l’Espagne blessée par le franquisme, de l’exil de ses populations dans des conditions inhumaines, de la douleur de ses combattants vaincus et de leurs enfants qu’il faudra pourtant protéger. Lorsqu’on passe la frontière, tous deviennent immigrés, et avec ce statut, son lot d’exclusions et de bassesses quand le pain manque et que l’étranger devient une menace qui obligerait à le partager. Tous souffrent et parfois la douleur reste au-dedans, au chaud avec les mots.

Cette chère Abuela, pleine d’amour autant que de lucidité, faisait donc partie de ces taiseuses du passé. Peut-être que ça lui permettait de continuer à avancer le menton levé dans son présent. Comme Leonor, Carmen, Madrina, Pepita, André et tant d’autres.

Mais la conscience de la transmission familiale était pourtant bien là : la commode aux tiroirs de couleurs parlera donc pour elle quand elle ne sera plus. Tout un symbole.

Une enveloppe, des objets et le temps vient pour la narratrice de savoir enfin, de comprendre, de vivre les événements d’une famille chahutée, éclairée par une autre lumière devenue étoile filante.

Tant de sensibilité dans cette écriture à la fois attendrie et impliquée que lucide et reconnaissante. Envers ces femmes car il s’agit beaucoup d’elles, ces quatre générations qui s’épaulent et se protègent sans toujours trouver les mots ni les gestes auxquels on pourrait s’attendre. Des figures de courage, de combativité, de puissance, de beauté. Dans la maternité ou l’amitié, la fraternité ou la citoyenneté. Qu’elles sont fortes de leurs fragilités ces mères, sœurs, amies, voisines. Les hommes sont là oui, avec leur blessures et leurs combats, leur fougue ou leur pudeur, leurs silences. Et tous ensemble, ils se croisent et se décroisent, font comme ils peuvent, comme ils doivent aussi.

Ce livre exhale une admiration, une gratitude, un amour sincère, entier, conscient, comme on aime une personne avec ses qualités mais surtout pour ses défauts. Car ce sont eux qui font la singularité d’une relation et quand on finit dans ce café à Marseillette non loin de chez moi, c’est un singulier pluriel de belles âmes qui se retrouvent ensemble pour ne pas se perdre séparément.

Un magnifique hommage donc à la famille, aux femmes, à l’Espagne.. à la vida.

Merci Olivia, vous avez fait battre mon coeur aussi intensément que ces talons qui frappent le parquet d’une vie au son du flamenco. Avec lui, on finit toujours par relever la tête même si parfois le regard était baissé sur ces pages blanches et ces parenthèses non fermées. « Ay, Dios », gracias de corazón..

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Citation p.56-57, éditions JCLattès :

« Les lois intra-muros ne sont pas les lois de la rue, ni des lois universelles, ce n’est pas ça la liberté. La liberté, c’est être soi-même dedans et dehors. »

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* Petit pays * Gaël FAYE

* Petit pays * Gaël FAYE

Le Grand livre de ce Petit pays.

Un coup de cœur et un coup d’esprit.

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A quel moment peut-on parler de son enfance au passé ? A quelle distance peut-on parler de son pays et de son histoire sans le résumer à sa politique et ses conflits internes ? Comment peut-on répondre à la question du « comment ça va ?  » quand ça ne va plus ?

Gaël FAYE, l’auteur, le fait à travers les yeux et l’esprit de ce petit Gabriel âgé de 10 ans qui évolue et grandit d’un coup au Burundi, au contact de son père qui résume l’opposition ethnique entre Hutu et Tutsis à la forme d’un nez, à sa petite sœur Ana qui aimerait le suivre partout, à sa mère originaire du Rwanda qui a fui le génocide et qui s’écarte progressivement de ce même père, français. Rupture familiale, rupture politique, génocide. Le ton monte, les tensions grondent.

Heureusement les copains sont là. En faire voir de toutes les couleurs aux voisins à la sortie de l’école leur permet de se raccrocher à ces bouts de leur enfance qui les fait rire, voler des mangues, écrire de longues lettres à une correspondante française et rêver. Lire aussi quand une voisine ouvre les portes de la lecture à Gaby et l’encourage à verbaliser son ressenti face à chaque rencontre livresque. Il y a forcément un avant et un après, mais on ne s’en rend compte … qu’après justement. Alors repousser la réalité en écartant la lucidité, même pour un temps court, c’est déjà ça de gagné.

Comme une résurgence de son fameux album intitulé « Pili pili sur un croissant au beurre » en fond, on retrouve ici grandement Gaël FAYE et ses talents de poète urbain en sa qualité d’auteur-compositeur-interprète. Par ce premier roman, il nous plonge dans une écriture tout aussi musicale, à la rencontre des cultures, où chaque mot est choisi, efficace, percutant. Et l’ensemble, malgré la violence et le devoir de mémoire, ne se défait jamais de toute sa poésie ni ne cède aux sirènes de la victimisation.

Le rythme est tantôt calme au gré des siestes et du temps qui s’étire dans le pays de son enfance tel qu’il l’a connu, et tantôt pressant comme l’ambiance de conflit latent et historique qui tonne en fond de ce qu’il va connaître. En échos de l’évolution de l’histoire familiale et du couple de ses parents. A moins que ce ne soit l’inverse.
Une autre façon d’incanter Cesaria à travers la nostalgie de l’enfance sous toutes ses facettes y compris les plus douloureuses, et par-là la question des racines, de la culture, du soi. Revenir pieds nus fouler le sol de son enfance ne laisse sans doute pas indemne de toute écorchure qui se ravive. Pourtant, l’auteur écrit comme il chante, avec douceur et intensité, poésie et densité.

En tournant la dernière page de ce roman, j’ai eu envie de réécouter l’un des morceaux intitulé « l’ennui des après-midis sans fin », issu de son premier album précité que je vous recommande aussi. Comme pour revenir avec lui à cette époque de calme de l’enfance. Et d’entendre à nouveau ces quelques mots : « Apprendre à faire avec, c’est apprendre à faire sans ».

Vous l’aurez compris, ce roman est un coup de cœur et un coup d’esprit réunis !

* Le cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates * Mary Ann SHAFFER & Annie BARROWS

* Le cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates * Mary Ann SHAFFER & Annie BARROWS

Quand la lecture réunit, envers et contre tout.

Un roman tendre et attachant. A lire absolument !

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La lecture occupe une place toute particulière dans nos vies fidèles à lecteurs.com. Mais on ne s’imagine pas à quel point elle a pu jouer ce rôle de bouée de sauvetage en des temps bien plus sombres, d’étoile dans la nuit noire, de seul moyen de partage quand on nous interdit de partager tout le reste. Pour se donner du courage, créer une parenthèse dans la peur, se donner des ailes pour prendre de la hauteur. Ou peut-être que si justement, car il n’est parfois pas nécessaire d’attendre une guerre à l’extérieur pour avoir besoin de se sauver soi-même. Et dans ce cas, l’écho qui résonne à la lecture de ce livre ne peut en être que plus fort !

L’une de ses auteures, Mary Ann SCHAFFER était bibliothécaire et libraire alors que la deuxième, sa nièce, Annie BARROWS était auteure de livres pour enfants. Histoire de planter le décor. Alors un roman oui mais…
Le choix de ce format mêlant essentiellement la voie épistolaire à la retranscription sporadique de quelques échanges directs donne une profondeur d’âme à ce livre et à leurs personnages qui va bien plus loin qu’un échange de lettres simplement retranscrit !

A la fois témoin et acteur, j’avais l’impression d’être à mon tour tombée sur une vieille boîte poussiéreuse remplie de correspondances d’un autre temps, trouvée dans le grenier de mes grands-parents, et ainsi de détenir un trésor entre les mains. Le style choisi nous donne en effet cette impression enthousiasmante de faire partie. D’être rentrée dans ce cercle de passionnés, drôles, courageux et bienveillants. Et qu’il est bien difficile de la quitter !

Au sortir de la deuxième guerre mondiale, Juliet Ashton, jeune journaliste écrivain londonienne cherchait le thème de son prochain roman quand elle se retrouve happée au cœur d’une communauté qui s’est formée et développée sur l’île anglo-normande de Guernesey. A un moment bien précis. Celui pendant lequel elle était encore aux proies à l’occupation allemande et au terrible quotidien qui se partageait entre bombardements, départs en masse des enfants pour l’Angleterre et travail des femmes dans les camps. Happée comment ?

Grâce à ce cher Dawsey Adams d’abord, habitant de l’île, qui lui écrit puis à la suite qui sera donnée à cette correspondance… avec lui, avec d’autres.

Dans le clair-obscur renvoyé par le contraste entre le contexte historique et la chaleur des relations humaines qui se sont nouées dans les coulisses de ce club, le maniement des mots précis et précieux, pudiques parfois et souvent drôles aussi nous permet de profiter sans culpabiliser de cette légèreté inattendue et tellement belle qu’elle nous en voit sortir plus qu’émus.

En quatre mots comme en cinq cents : entrez dans le Cercle ! Vous ne serez pas déçus. Et vous n’éplucherez plus jamais les patates de la même façon.