* L’Italienne qui ne voulait pas fêter Noël * Jérémie LEFEBVRE

* L’Italienne qui ne voulait pas fêter Noël * Jérémie LEFEBVRE

Comme un repas de Noël bien riche et arrosé, ce livre nécessite un temps de digestion. Après et surtout pendant.

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En point de départ, cette jeune sicilienne qui est en cours d’études en France et qui part retrouver sa famille pour les fêtes de fin d’année mais … bien décidée à ne pas les fêter avec elle ! Le déclencheur : un défi, celui de prouver à l’un de ses amis français que sa vision de la famille italienne n’est que représentation. Entre famille et sentiment d’appartenance, les personnages sont prêts à beaucoup pour démontrer leurs convictions, certains dans l’affirmation et d’autres dans l’opposition.

Un rythme sans relâche où l’auteur laisse peu de respiration au lecteur à mon sens pour composer son propre espace d’imagination.

En effet, la cadence rapide de tous les scénarios possibles envisagés à travers les conversations intérieures du personnage principal ou à coup d’interpellations directes du lecteur, peut essouffler. Les interludes avec son chat Souris ou les parenthèses de culture littéraire italienne médiévale prennent, de même, davantage le visage de justifications de choix de récit ou d’affirmation de légitimité de l’auteur que de véritables temps de pauses dans le récit.

Cependant, pour les amateurs de rebondissements intérieurs et de pensées paradoxales qui traversent chaque être sensible à l’analyse de ses ressentis ou de leur sens, les décortications sont souvent exhaustives et intéressantes. Mais là aussi peut-être trop présentes. L’effet girouette finit par faire tourner la tête.

Finalement, sur un sujet aussi riche et débattu en ces fins d’années qui reviennent trop vite pour certains quand ils sont trop espacés pour d’autres, la question du lien entre la famille et le sentiment d’appartenance vus à travers le prisme de la tradition de Noël est utilisée par l’auteur comme un levier pour aborder une multitude d’autres sujets tout aussi intéressants. Mais au vu du rythme effréné du récit, chacun aurait mérité son livre à part entière !

Avis en demi-teinte donc cette fois-ci, mais je reste persuadée que c’est un auteur à suivre …

* Le jour avant le bonheur * Erri DE LUCA

* Le jour avant le bonheur * Erri DE LUCA

Grandir dans le berceau napolitain. Et devenir.

Une écriture unique, poétique et sans détour.

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Ce ne sont pas toujours les visages de la mère et du père qui se penchent au-dessus du berceau de nos enfances. Il n’y a d’ailleurs pas toujours un berceau. Parfois plutôt un terreau. Une terre. Pour le narrateur qui est aussi l’auteur et qui retourne sur les pas de la sienne, c’est une ville toute entière. Avec ses habitants, ses habitués.
Naples. Qui le vit grandir et le porta jusqu’à lui-même. Cette chère et si particulière Naples. Son dialecte. Sa vie grouillante qui jette chaque personne dans le mouvement de ses « ruelles les plus étroites et les plus braillardes du monde », sans ménagement. Cette « ville très ancienne, creusée, farcie de grottes et de cachettes ». Que le narrateur n’aura de cesse d’explorer.

C’est en effet au cœur de l’un de ses vieux immeubles enchevêtrés où les uns vivent au contact des autres, « pleins de trappes murées, de passages secrets, de crimes et d’amours illicites » que le narrateur grandit. Un temps d’après-guerre dans une Naples tout juste révoltée puis libérée. Depuis ce rez-de-chaussée où, orphelin, il vit seul, libre malgré l’existence d’une mère adoptive, et toujours sous la protection et le regard bienveillant de don Gaetano le concierge, orphelin lui aussi, devenu figure paternelle centrale pour le jeune garçon. Pilier de toutes ses découvertes, il saura lui transmettre la grande et sa petite histoire et considère la vie comme un jeu de scopa telle qu’on lui a enseignée : « une lutte entre l’ordre et le chaos ». Il l’initiera à tout ce qu’il connaît déjà, depuis la pêche jusqu’aux petits travaux d’électricité et de plomberie en passant par la sexualité avec la veuve de l’étage, parfois le tout entremêlé.

Dans cette même cour où il a fallu escalader tuyau et balcon pour être accepté aux jeux de ballons des plus grands, au prix d’être surnommé en dialecte « ‘a scign », le singe, sous le regard timide et caché d’Anna, la jeune fille du troisième étage. Depuis ce jour, elle n’a plus vécu que dans ses pensées. Comme un fantôme. Derrière sa fenêtre. Jamais de contact. Juste un visage. Juste un espoir. Et puis plus rien. Disparue.
Alors la vie suit son cours entre l’école qui accueille les pauvres et les autres, qu’il aime et qu’il prolonge à travers ses découvertes livresques à l’abri dans sa cachette, au gré de ses escapades dans les ruelles en pente vidées de leurs habitants l’été, en compagnie d’abord des « Trois mousquetaires » même s’ils étaient quatre, puis de tous les livres qui ont suivi. Et de ses sorties en mer, des réparations, des visites de « l’imposteur des impôts » … Jusqu’au jour où elle réapparut.

Dix ans plus tard. Tant d’interrogations se bousculent alors dans sa tête, tant de paradoxes. « Attendre m’a fait oublier ce que j’attendais ». Mais c’est sans compter la sagesse et la poésie de don Gaetano. La lucidité aussi. Car passés la légèreté de la rencontre, les histoires de feuilles, d’arbre et de miettes d’étoiles qui se mangent, le temps des libertés et des découvertes, la réalité peut prendre un tout autre visage. Et pour don Gaetano, pour eux, seule « la mer se charge de régler les comptes » …

Un des plus beaux romans d’Erri DE LUCA à mon goût.

Il manie l’art de la ponctuation avec une subtilité et une précision sans égal. Il y a sans nul doute plus de points que de virgules dans ce roman. Chaque propos est court et puissant. Tout comme les échanges entre les protagonistes. On respire avec eux. A travers eux. Chaque fin de phrase est un jet, un coup de poing, un souffle, une gifle, une inspiration. Qui traduit toutes les aspérités de l’enfance telle que l’auteur la vit à nouveau. Et telle qu’il l’analyse du haut de toutes ces années écoulées. Une enfance mal épargnée des retors de la vie mais pourtant bercée par cette poésie si délicate et si paradoxale, car finalement pragmatique, celle qui sert la survie et le réalisme abrupt du quotidien dans cette Naples où tout est possible, ou tout est permis. Ou presque.
Un roman d’initiation qui secoue les émotions du lecteur au gré des vagues de cette mer qui devient protectrice, au gré des dialogues entre le narrateur et don Gaetano, ce philosophe de la vie et de ses tumultes qui sait traduire chaque situation en image, qu’elle soit comparaison ou métaphore, dans son napolitain auquel il tient tant pour raconter à la voix car « tu dis quelque chose et on te croit ». Eh oui. On l’a cru. On les a aimés. On a tremblé et frémi avec eux. Et on a même envie d’y retourner.

Plongez ! Vous ne serez pas déçu(e)s.