* Le liseur du 6h27 * Jean-Paul DIDIERLAURENT

* Le liseur du 6h27 * Jean-Paul DIDIERLAURENT

La lecture en résistance. Un roman touchant et singulier

🍒🍒🍒

A la recherche de bouquins oubliés dans les rayons de ma bibliothèque, ce poisson qui avait l’air de tourner dans son bocal a titillé ma curiosité ! Et sans regret car ce fut une lecture ponctuée de sourcils froncés et d’yeux écarquillés… Quelle singularité, quelle imagination ! Et quand le thème décline l’amour du livre dans toutes ses dimensions, ça ne peut que nous embarquer !

Ce cher Guylain, employé d’une usine où la Chose broie pour les recycler les livres laissés pour compte, résistera à leur disparition en récupérant les pages épargnées de cette boue grise qu’il doit récurer chaque soir sous le regard patibulaire de son patron intransigeant. Heureusement, ce quotidien démarre chaque matin et se met en pause chaque midi par l’accueil d’Yvon et de ses tirades, ce gardien fou de théâtre qui ne s’exprime qu’en alexandrins.

Il les fera vivre ces pages égrainées et sans lien les unes avec les autres à travers sa voix qui viendra bercer les passagers du RER de 6h27 du lendemain et les surprendra de sujets qu’il découvre lui-même chaque matin. Comme il maintiendra en vie son ami Giuseppe à la recherche de toutes les publications d’un livre bien particulier. Et toujours aux côtés de son cher Rouget de l’Isle, un poisson rouge qui a presque les neuf vies d’un chat.

De pages en rencontres et de clé USB en glycines, le voilà plongé avec les mots des autres au cœur de ces vies qui ont tant besoin de les écouter. Jusqu’à ce que les mots d’une autre en particulier vienne le chercher. Dans son monde, on compte les carrelages et on s’exprime en tantologies. Je vous laisse découvrir …

Heureuse donc d’avoir partagé ces moments de poésie et de tendresse tous liés par ce besoin d’humanité, ces bulles de légèreté, ces liens de solidarité dans un monde parfois trop brusque pour le subir sans bouger. Une lecture rapide et agréable.

 Et vous, l’avez-vous lu ? Qu’en pensez-vous ? Ça vous arrive de lire à haute voix vous aussi ?

* Le Consentement * Vanessa SPRINGORA

* Le Consentement * Vanessa SPRINGORA

Qui ne dit mot ne consent pas.

Le passage d’une vie lacérée, livré à coup de mots savamment aiguisés.

🍒🍒🍒🍒

Quand le Livre, considéré comme un objet de culture, peut muter en instrument de torture …

Quand l’écriture rédemptrice répond à l’écriture du vice, celle-là même qui a plongé l’auteure de la première dans les tréfonds du déni général au nom de la fameuse distinction entre l’Homme et l’Artiste dans le milieu dit intellectuel….

… Est-ce-que la loi du talion délivre, libère, permet de respirer à nouveau et de ne plus baisser les yeux au détour de son propre reflet ? Tout dépend. De l’œil et de la dent sans doute.

Car il est de ces combats qui semblent perdus d’avance tant les armes sont inégales. Tant la puissance du collectif pressurise au point de faire taire le besoin de justice individuelle. Tant la force du voyeurisme se délectant du rendu visible suffit à reléguer toute velléité de préservation de l’intimité personnelle au rang d’accessoire, de malvenu, voire de manque d’ouverture d’esprit si ce n’est de non-respect de la liberté d’autrui. Tant l’emploi des mots d’ornement, ceux qui paraissent brillants et revêtus de poésie, suffit à détourner ceux qui les louent de toute quête de profondeur de pensée, de toute recherche d’impact sur les fondations qu’ils ravagent en sous-face. Au royaume des situations renversées et de la tyrannie de la bien-pensance, le bien et le mal n’ont plus de frontières, mises à part celles de celui qui s’en targue et qui les impose unilatéralement. Et c’est finalement la bonne conscience vernie par la mauvaise foi qui devient arbitre de qui a gagné et qui a perdu.

Pourtant…

Vanessa SPRINGORA s’est placée, à mon sens, au-dessus de tout cela et n’a pas succombé, loin de là. Avec le courage d’y aller, de s’élever et de se libérer, envers et contre tous, envers et contre tout.

Malgré la blessure, l’incompréhension, la colère, le dégoût et j’en passe. Pour celui qui, d’ « éphébophile » comme elle finira par le qualifier, captivé par cette « extrême jeunesse » des 10-16 ans qu’il eut définie comme « le véritable troisième sexe », s’est érigé en sauveur de toutes et tous ces adolescents qui, à cet âge, menacent de devenir des « rebuts de la société » du fait de leurs excès, qui les initie à ce qu’il pense être le meilleur de la sexualité et les détourne de tous les dangers malgré ces trois décennies d’écart au moins (amis et famille compris), qui les dépossède d’eux-mêmes pour mieux les posséder, qui les instrumentalise au service du perpétuel renouvellement de son inspiration et de sa plume au vu et au su de toute une communauté qui en lira chaque détail et encensera chaque sortie littéraire, par voie de presse ou plateaux télé, qui les transforme en bourreaux à leur tour pour devenir victime lorsque la tentative d’évasion de ces griffes trop acérées pour ces oisillons se solde par une mise à distance physique définitive. Même si elle « tourne en rond dans sa cage » depuis. Les barreaux de l’esprit sont puissants, épais, lourds, plombants. Car oui il s’agit de V. dans ce roman autobiographique. Mais elle ne sera pas la seule.

Du côté de G., jamais de regret exprimé, jamais de remord ni de remise en question qui plus est. Allant contre toutes les lois, et jamais inquiété de ceux qui auraient pu les lui rappeler. Habitant d’un monde bien à lui, où il n’est pas question de majorité sexuelle, de respect du b.a.-ba de la propriété intellectuelle, d’interdit. Chaque faille laissée à l’endroit de sa victime par un père absent par exemple, est une brèche où s’engouffrer pour mieux s’y installer. Combler son vide pour nourrir le sien. Narcisse n’a qu’à bien se tenir…

Alors comment y arriver ?

Utiliser l’arme que l’on a en commun avec son bourreau pour la retourner contre lui et « prendre le chasseur à son propre piège, l’enfermer dans un livre ». Mais en l’utilisant autrement cette arme. Sans imiter l’usage que l’Autre en a fait. Il y a 10 ans, il y 20 ans, il y a 30 ans.

En se distinguant par l’élégance de ces détails qui en s’accumulant deviennent montagnes pour ne pas tomber dans la facilité et la bassesse dont on a été victime et que l’on reprochait à l’autre. .. : utiliser les initiales alors que les noms des personnages sont bien connus et médiatisés ; s’astreindre à l’honnêteté intellectuelle et humaine de respecter la chronologie des faits, et de procéder à la description des ressentis replongés dans le contexte du moment sans céder à la facilité de les farder par l’analyse et le désarroi de tant d’années passées ; faire le choix (ou était-ce une nécessité pour supporter l’insupportable ?) de la distance via une narration essentiellement indirecte pour ne pas se laisser aller au vice de la stricte reproduction des échanges épistolaires et ébats intimes qui seraient directement jetés aux lecteurs pour les nourrir de justifications et preuves inutiles.

Quand Vanessa SPRINGORA écrit sur le Consentement avec un grand C, c’est donc sans doute pour crier que le consentement seul ne se suffit pas à lui-même. Que le mot nu de sa majuscule est muet. Ou que la perception que la société en instille pour éclairer la compréhension de certaines histoires de vie s’avère trop éloignée de la réalité. Elle questionne le grand consentement, le propre, pas le commun.

Il est pourtant une condition substantielle du contrat au moins moral qui unit au moins deux êtres. Il est défini par la loi. Il s’agit de donner son accord en l’absence de tout vice sous peine de nullité absolue. Erreur, dol, violence. Tous à la fois ? Il n’était malheureusement plus question de plaider sa cause. Alors quand la loi ne semble plus rien pouvoir pour soi, il reste les mots pour Communiquer, Circonscrire, Crier. Et enfin espérer changer de Camps. Car c’est elle la victime, n’en déplaise aux conciliants.

Personnellement, même si je m’attendais à une narration plus impliquée, je comprends en l’analysant et peut-être en lui prêtant une fausse intention, que l’auteure a pris le parti de la confession à distance, celle qui suffit, qui invite à la confiance, qui en dit déjà beaucoup sans nécessiter de justifier davantage le déroulé de cette macabre méthode perverse et égotique allant jusqu’à la dévoration de sa victime qu’il instaure en bourreau.

Alors pour la lecture de ce roman, me voilà Conquise. Et vous ?

* Petit pays * Gaël FAYE

* Petit pays * Gaël FAYE

Le Grand livre de ce Petit pays.

Un coup de cœur et un coup d’esprit.

🍒🍒🍒🍒🍒
A quel moment peut-on parler de son enfance au passé ? A quelle distance peut-on parler de son pays et de son histoire sans le résumer à sa politique et ses conflits internes ? Comment peut-on répondre à la question du « comment ça va ?  » quand ça ne va plus ?

Gaël FAYE, l’auteur, le fait à travers les yeux et l’esprit de ce petit Gabriel âgé de 10 ans qui évolue et grandit d’un coup au Burundi, au contact de son père qui résume l’opposition ethnique entre Hutu et Tutsis à la forme d’un nez, à sa petite sœur Ana qui aimerait le suivre partout, à sa mère originaire du Rwanda qui a fui le génocide et qui s’écarte progressivement de ce même père, français. Rupture familiale, rupture politique, génocide. Le ton monte, les tensions grondent.

Heureusement les copains sont là. En faire voir de toutes les couleurs aux voisins à la sortie de l’école leur permet de se raccrocher à ces bouts de leur enfance qui les fait rire, voler des mangues, écrire de longues lettres à une correspondante française et rêver. Lire aussi quand une voisine ouvre les portes de la lecture à Gaby et l’encourage à verbaliser son ressenti face à chaque rencontre livresque. Il y a forcément un avant et un après, mais on ne s’en rend compte … qu’après justement. Alors repousser la réalité en écartant la lucidité, même pour un temps court, c’est déjà ça de gagné.

Comme une résurgence de son fameux album intitulé « Pili pili sur un croissant au beurre » en fond, on retrouve ici grandement Gaël FAYE et ses talents de poète urbain en sa qualité d’auteur-compositeur-interprète. Par ce premier roman, il nous plonge dans une écriture tout aussi musicale, à la rencontre des cultures, où chaque mot est choisi, efficace, percutant. Et l’ensemble, malgré la violence et le devoir de mémoire, ne se défait jamais de toute sa poésie ni ne cède aux sirènes de la victimisation.

Le rythme est tantôt calme au gré des siestes et du temps qui s’étire dans le pays de son enfance tel qu’il l’a connu, et tantôt pressant comme l’ambiance de conflit latent et historique qui tonne en fond de ce qu’il va connaître. En échos de l’évolution de l’histoire familiale et du couple de ses parents. A moins que ce ne soit l’inverse.
Une autre façon d’incanter Cesaria à travers la nostalgie de l’enfance sous toutes ses facettes y compris les plus douloureuses, et par-là la question des racines, de la culture, du soi. Revenir pieds nus fouler le sol de son enfance ne laisse sans doute pas indemne de toute écorchure qui se ravive. Pourtant, l’auteur écrit comme il chante, avec douceur et intensité, poésie et densité.

En tournant la dernière page de ce roman, j’ai eu envie de réécouter l’un des morceaux intitulé « l’ennui des après-midis sans fin », issu de son premier album précité que je vous recommande aussi. Comme pour revenir avec lui à cette époque de calme de l’enfance. Et d’entendre à nouveau ces quelques mots : « Apprendre à faire avec, c’est apprendre à faire sans ».

Vous l’aurez compris, ce roman est un coup de cœur et un coup d’esprit réunis !

* Le cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates * Mary Ann SHAFFER & Annie BARROWS

* Le cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates * Mary Ann SHAFFER & Annie BARROWS

Quand la lecture réunit, envers et contre tout.

Un roman tendre et attachant. A lire absolument !

🍒🍒🍒🍒

La lecture occupe une place toute particulière dans nos vies fidèles à lecteurs.com. Mais on ne s’imagine pas à quel point elle a pu jouer ce rôle de bouée de sauvetage en des temps bien plus sombres, d’étoile dans la nuit noire, de seul moyen de partage quand on nous interdit de partager tout le reste. Pour se donner du courage, créer une parenthèse dans la peur, se donner des ailes pour prendre de la hauteur. Ou peut-être que si justement, car il n’est parfois pas nécessaire d’attendre une guerre à l’extérieur pour avoir besoin de se sauver soi-même. Et dans ce cas, l’écho qui résonne à la lecture de ce livre ne peut en être que plus fort !

L’une de ses auteures, Mary Ann SCHAFFER était bibliothécaire et libraire alors que la deuxième, sa nièce, Annie BARROWS était auteure de livres pour enfants. Histoire de planter le décor. Alors un roman oui mais…
Le choix de ce format mêlant essentiellement la voie épistolaire à la retranscription sporadique de quelques échanges directs donne une profondeur d’âme à ce livre et à leurs personnages qui va bien plus loin qu’un échange de lettres simplement retranscrit !

A la fois témoin et acteur, j’avais l’impression d’être à mon tour tombée sur une vieille boîte poussiéreuse remplie de correspondances d’un autre temps, trouvée dans le grenier de mes grands-parents, et ainsi de détenir un trésor entre les mains. Le style choisi nous donne en effet cette impression enthousiasmante de faire partie. D’être rentrée dans ce cercle de passionnés, drôles, courageux et bienveillants. Et qu’il est bien difficile de la quitter !

Au sortir de la deuxième guerre mondiale, Juliet Ashton, jeune journaliste écrivain londonienne cherchait le thème de son prochain roman quand elle se retrouve happée au cœur d’une communauté qui s’est formée et développée sur l’île anglo-normande de Guernesey. A un moment bien précis. Celui pendant lequel elle était encore aux proies à l’occupation allemande et au terrible quotidien qui se partageait entre bombardements, départs en masse des enfants pour l’Angleterre et travail des femmes dans les camps. Happée comment ?

Grâce à ce cher Dawsey Adams d’abord, habitant de l’île, qui lui écrit puis à la suite qui sera donnée à cette correspondance… avec lui, avec d’autres.

Dans le clair-obscur renvoyé par le contraste entre le contexte historique et la chaleur des relations humaines qui se sont nouées dans les coulisses de ce club, le maniement des mots précis et précieux, pudiques parfois et souvent drôles aussi nous permet de profiter sans culpabiliser de cette légèreté inattendue et tellement belle qu’elle nous en voit sortir plus qu’émus.

En quatre mots comme en cinq cents : entrez dans le Cercle ! Vous ne serez pas déçus. Et vous n’éplucherez plus jamais les patates de la même façon.